Disclosure Day : le temps de la révélation

Steven Spielberg a 79 ans mais conserve toujours cette allure d’éternel étudiant post-adolescent. Après être revenu avec succès, du moins du point de vue critique, sur son autobiographie avec The Fabelmans, Spielberg voit comme d’autres prodiges du Nouvel Hollywood (Coppola, Scorsese, De Palma, Schrader, Malick) s’ouvrir la phase du dernier acte, celle de la fin de carrière. Comment conclure? Comment négocier ce dernier acte? Livrer son coeur, fendre l’armure, il vient de le faire avec The Fabelmans. Or si cet exercice d’autoconfession a su séduire la presse, il n’en a été tout à fait de même pour le public qui reste sur sa faim depuis West Side Story. Paradoxalement, Ready Player one demeure à ce jour le dernier grand succès commercial de Steven Spielberg. Pour celui qui a quasiment inventé le blockbuster estival, il était inconcevable d’en rester là. Back to basics, retour aux fondamentaux. Spielberg qui a longtemps hésité à faire un western, revient à ses premières amours, la science-fiction et le fantastique. Disclosure day, qui lui permet de retrouver David Koepp (Jurassic Park, La Guerre des mondes) qui en a écrit le scénario à partir d’une idée de Steven Spielberg, s’annonce dès lors comme le prolongement d’un trilogie initiée dans les années 70-80 avec Rencontres du Troisième type et E.T. l’extra-terrestre qui, mine de rien, sont des films tout aussi personnels que ceux qui en font figure dans la filmographie de Steven Spielberg.

Que se passerait-il si l’intégralité des preuves visuelles accumulées sur les phénomènes de vie extraterrestre depuis huit décennies était sur le point d’être révélée au monde entier ? Travaillant à Wardex, Daniel Kellner, expert en cybersécurité, met la main sur des données confidentielles prouvant l’existence d’un contact extraterrestreFace à un secret d’État d’une ampleur inédite, il décide de tout révéler, au risque de provoquer un choc mondial. Sa route va croiser celle de Margaret Fairchild, présentatrice météo qui subit un traumatisme mental en plein bulletin télévisé, se mettre à parler toutes les langues et connaître toute la vie dans le moindre détail de tous ceux qu’elle croise…  

Un film de contrebandier qui permet à Spielberg de faire un film pour le public, tout en ne reniant rien de ses obsessions personnelles.

La vie extra-terrestre est une préoccupation de longue date pour Steven Spielberg. Elle constitue un vrai fil rouge dans sa filmographie, de Rencontres du troisième type à La Guerre des mondes, en passant par l’épilogue de A.I. Intelligence artificielle et même Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal. Si l’on peut considérer que, dans son oeuvre, Rencontres du troisième type représente le temps de l’apparition et de la découverte, que E.T. et La Guerre des mondes, celui de la confrontation soit positive (E.T.), soit négative (La Guerre des mondes). Disclosure day est le temps de la révélation, étape peut-être terminale dans cette réflexion sur grand écran relative à la vie extra-terrestre. Cette fois-ci, elle existe bel et bien mais qu’allons-nous en faire?

Sur la forme, Spielberg n’a pas perdu la main et son style virevoltant s’avère toujours aussi efficace pour nous embarquer dans des courses-poursuites, l’effet étant décuplé par ses retrouvailles avec son genre de prédilection. Il se révèle toujours aussi inspiré dans sa direction d’acteurs, Emily Blunt, Josh O’Connor et Eve Hewson (la fille de Bono, le chanteur de U2, révélation du film dans le rôle de la petite amie de Daniel, ancienne bonne soeur, ce qui met encore davantage l’accent sur l’aspect spirituel de la foi dans des phénomènes) dépassent largement le cadre de l’interprétation d’un blockbuster pour nous impliquer dans des drames existentiels et humains. La mention spéciale doit certainement être accordée à Emily Blunt, coeur battant de ce long-métrage, qui s’implique comme rarement lorsqu’elle découvre la vie de tous ceux qu’elle rencontre, en s’avérant assez bluffante.

Sur le fond, Disclosure day ne brille pas forcément par son originalité mais s’avère un mélange détonant entre les thrillers paranoïaques des années 70 (Les Hommes du Président, Les Trois jours du Condor) et une intrigue complotiste à la manière des X-Files, la fameuse série des années 90, voire, si l’on reste dans l’oeuvre de Spielberg, un croisement inédit entre Rencontres du troisième type et Pentagon Papers. L’on s’aperçoit d’ailleurs que le rôle central d’Emily Blunt répond en écho à celui de Meryl Streep dans ce récent thriller politique et journalistique, les femmes étant les dépositaires de la vérité. Croire ou ne pas croire en cette vérité, telle est la question. C’est ce va-et-vient entre thriller blockbuster et modestie des moyens digne d’une série B ou télé qui rend en fait le film assez passionnant, Spielberg allant chercher à chaque fois le meilleur des deux configurations de production. Spielberg s’interroge ainsi sur l’existence d’une présence extra-terrestre sur Terre, et sur ses conséquences. Ce faisant, c’est toute une réflexion sur l’Autre, et la meilleure manière de l’accepter, qui se profilent en filigrane. L’empathie est alors le mot-clé qui explique tout dans l’univers de Spielberg, et qui permet de comprendre ses relations avec les autres, extra-terrestres ou non. Spielberg clôt son film sur la même interpellation qui termine Le Dictateur de Charlie Chaplin, histoire de souligner que le monde irait certainement bien mieux si les gens s’écoutaient les uns les autres, et que les guerres et les conflits viennent toujours du manque réciproque d’écoute.

Là où le film va plutôt loin et excède largement son programme prévisible de blockbuster estival, – cahier des charges rempli par une première partie essentiellement centrée sur des courses-poursuites, avant la réunion des deux héros, – c’est qu’il s’agira de revenir dans l’enfance des deux protagonistes par une simulation recréant les maisons de leur enfance. The Truman Show n’est pas très loin. On jurerait alors que Spielberg a lui-même été victime d’une apparition extra-terrestre et recrée devant nos yeux ce qui a traumatisé son enfance afin d’essayer d’en guérir définitivement. Ce n’est sans doute pas le cas et pourtant cette séquence de psychanalyse à ciel ouvert ne laisse pas de bouleverser par les échos troublants de vérité qu’elle fait résonner. On pourrait même imaginer sans peine que le même phénomène de simulation pourrait avoir lieu dans les cas d’agression sexuelle. Pour pouvoir surmonter cette vérité, il va falloir la revivre.

La dernière partie de l’oeuvre de Spielberg qui s’ouvre avec Ready Player One, est en fait ouvertement nostalgique et introspective : Ready Player One revenait ainsi sur l’ère de la pop culture, en partie fondée par Spielberg lui-même ; West Side Story lui permettait de rendre hommage à une comédie musicale crépusculaire de l’Age d’Or d’Hollywood qui a bercé son adolescence ; enfin The Fabelmans présentait la période fondatrice de son enfance et de son adolescence qui l’ont vu pâtir du traumatisme de la séparation de ses parents et en même temps mettre en oeuvre le mécanisme autoprotecteur de ses créations cinématographiques. Disclosure day ne déroge pas à la règle de cette dernière période, en revenant sur l’événement fondateur de Roswell (découverte possible de la chute d’un Ovni sur Terre), ayant eu lieu 79 ans avant aujourd’hui, soit l’âge exact de Steven Spielberg, anniversaire de l’événement rappelé ouvertement par le film, ce qui inscrit cette date dans une chronologie intime de la vie de l’auteur.

Avec Disclosure day, Steven Spielberg renouera sans doute avec le grand public qui y verra le prolongement de ses grands succès dans le domaine de la science-fiction, tout en faisant progresser sa quête introspective de la vérité et des conséquences qui s’y rapportent. Certains clament déjà qu’il s’agit du meilleur Spielberg depuis vingt ans, ce qui remonterait donc à La Guerre des Mondes. Disons qu’il s’agit surtout d’un film de contrebandier, selon la célèbre expression scorsesienne, qui permet à Spielberg de faire un film pour le public, tout en ne reniant rien de ses obsessions personnelles.

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RÉALISATEUR : Steven Spielberg 
NATIONALITÉ : américaine
GENRE : science-fiction, fantastique, thriller, action
AVEC : Emily Blunt, Josh O'Connor, Eve Hewson, Colin Firth, Colman Domingo
DURÉE : 2h25
DISTRIBUTEUR : Universal Pictures France
SORTIE LE 10 juin 2026