Longtemps, Jérémie Renier aura été un visage façonné par le cinéma des frères Dardenne : une présence nerveuse, physique, constamment ramenée au réel, à l’effort, aux corps en déséquilibre. Après plusieurs années d’absence relative, le voilà qui passe derrière la caméra avec D’un monde à l’autre, documentaire-journal intime construit autour d’une expédition en Alaska. Dès les premières minutes, sa voix-off installe quelque chose de très personnel : il ne s’agit pas seulement de filmer un voyage, mais de mettre des mots — parfois difficilement — sur la mort de son meilleur ami, disparu lors d’un accident de ski.

Le film appartient à cette génération de récits où l’aventure physique devient le prolongement d’une faille intime. On ne développera pas ici l’essor monumental du trail, de l’alpinisme filmé ou des récits d’endurance contemporains, mais D’un monde à l’autre dialogue autant avec les documentaires d’expédition qu’avec des objets plus récents comme Kaizen d’Inoxtag. Mais là où le défi du youtuber français construit avant tout un récit de fabrication de soi, presque une mythologie de l’image personnelle, Renier filme autre chose : non pas une conquête, mais une fragilité. Son voyage ne cherche jamais vraiment la performance ; il tente plutôt d’approcher une zone sensible, un endroit où le deuil, l’épuisement et le paysage finissent par se confondre.
L’Alaska apparaît alors comme un territoire-limite, presque limitrophe à l’au-delà : le blanc qui efface l’horizon, le vent qui balaie tout, les étendues désertes, la menace constante des ours. Un monde hostile, presque abstrait, mais traversé d’une beauté permanente. Pour cette traversée à la mémoire de son ami disparu, Renier choisit de s’entourer d’une autre figure : Loury Lag, aventurier habitué des expéditions extrêmes. Tout les oppose presque : d’un côté une mélancolie contenue, de l’autre une énergie plus instinctive, plus abrasive. Le film devient passionnant dans cet écart même. Peut-on remettre sa vie entre les mains d’un autre sans une confiance absolue ? La question traverse le documentaire, notamment lorsque surgit l’histoire de l’arnaque financière. L’épisode importe moins pour son poids dramatique que pour ce qu’il révèle des deux hommes et de leurs trajectoires respectives. Comme si l’expédition cherchait sans cesse à éprouver les contours mouvants de l’amitié, de la confiance et du risque partagé.

Renier filme également l’Alaska dans une oscillation permanente entre modernité et isolement. Ces petites villes perdues dans l’immensité blanche semblent entièrement construites autour de la survie : énormes véhicules adaptés au froid, routes indéfinissables, avions comme seuls liens véritables avec le reste du monde. D’autres récits s’agglomèrent autour du sien, celui souterrain d’une enfance violente subie par Loury Lag, l’impossible confiance, mais aussi lors de cette rencontre avec un dessinateur évoquant lui aussi la disparition d’un proche. Pendant quelques minutes, le documentaire cesse d’être seulement autobiographique ; il touche quelque chose de plus universel dans notre besoin de raconter les morts pour continuer à vivre avec eux.
Formellement, D’un monde à l’autre touche sa quintessence lorsqu’il reste au plus près des corps et des matières. Les plans de drone de la dernière partie, plus démonstratifs, affaiblissent ce qui faisait jusque-là la force du film : cette sensation très concrète du froid, du vide et de l’effort. La musique aussi devient plus présente, quand le documentaire gagnait justement à laisser parler le vent, les pas dans la neige ou le silence.

Puis, seulement dans les derniers instants, apparaît un prénom : Gaspard. On comprend que cette aventure fut traversée en la mémoire de l’ami et acteur regretté Gaspard Ulliel. Ce retard, cette retenue, disent beaucoup de la pudeur du projet. Même si Marion Cotillard produit le film, même si Renier s’y expose directement, jamais le documentaire ne transforme le deuil en objet mondain, symbole d’un entre-soi du cinéma. Le titre lui-même, D’un monde à l’autre, finit alors par résonner autrement, comme un écho lointain à Juste la fin du monde de Xavier Dolan, où Ulliel incarnait déjà une figure traversant les siens comme depuis un ailleurs inaccessible. Ici aussi, il est question d’un passage, d’un seuil que le cinéma tente moins d’expliquer que d’approcher, doucement, dans le froid et le silence.
RÉALISATEUR : Jérémie Renier
NATIONALITÉ : française
GENRE : documentaire
AVEC : Jérémie Renier et Loury Lag
DURÉE : 1h15
DISTRIBUTEUR : Pan Distribution
SORTIE LE 10 juin 2026


