De toutes les nuits, les amants : la lumière comme cœur émotionnel du film

Avec De toutes les nuits les amants, adaptation du roman éponyme de Mieko Kawakami, la réalisatrice Yukiko Sode signe sans doute son film le plus ambitieux à ce jour, après notamment Aristocrats (sorti en 2022). Présenté dans la section Un Certain Regard du 79ème Festival de Cannes, ce mélodrame feutré autour d’une correctrice solitaire qui voit sa vie bouleversée par la rencontre d’un professeur de physique fasciné par la lumière, prolonge avec fidélité les obsessions du roman : l’isolement, les difficultés du lien social, le poids du silence et cette incapacité à habiter pleinement le monde.

la réalisatrice Yukiko Sode signe sans doute son film le plus ambitieux à ce jour, après notamment Aristocrats (sorti en 2022)

Fuyuko mène une vie discrète et solitaire, rythmée par son travail de traductrice et quelques rares sorties avec une collègue extravertie. Sa rencontre fortuite avec un professeur de physique, avec qui elle partage une fascination pour la lumière, vient peu à peu bousculer ses habitudes. À son contact, Fuyuko commence à regarder le monde différemment, sort de son isolement et se confronte, pour la première fois, à ce qu’elle n’avait jamais osé vivre.

Le film frappe immédiatement par sa beauté plastique. Yukiko Sode transforme Tokyo en paysage mental : les néons, les vitrines, les halos diffus des rues nocturnes deviennent les prolongements directs de l’état intérieur de Fuyuko. La lumière n’est jamais un simple motif esthétique ; elle constitue le cœur émotionnel du film. La cinéaste elle-même évoque d’ailleurs ce travail autour de « l’invisible » et des émotions captées par la lumière, renforcé par un tournage en pellicule 16 mm qui donne aux images une texture presque tactile. Sode filme les nuits japonaises avec une douceur mélancolique : les corps semblent flotter dans la ville, absorbés par des zones intermédiaires entre obscurité et clarté. Le froid de l’hiver, les lumières artificielles, les espaces vides composent un univers profondément sensoriel où chaque plan paraît pensé comme une vibration affective. À ce titre, le film rappelle parfois le cinéma de Naomi Kawase dans sa manière de capter les états émotionnels à travers les textures du réel, mais aussi celui de Ryūsuke Hamaguchi pour son goût des temporalités étirées, des dialogues suspendus et des sentiments qui émergent lentement.

Le cœur du film repose aussi sur l’interprétation remarquable de Yukino Kishii, dont le jeu minimaliste exprime constamment davantage que les mots. Son visage devient lui aussi une surface de projection pour les variations lumineuses du film : un regard perdu dans un reflet, une hésitation avant une phrase, un silence prolongé suffisent à faire exister tout un monde intérieur. Son partenaire, Tadanobu Asano (vu dans Tabou, Ichi the Killer, Vers l’autre rive ou Harmonium), est tout aussi remarquable.

Le film semble parfois plus préoccupé par l’élégance de ses compositions que par sa progression dramatique

Mais cette sophistication formelle constitue également la limite de l’œuvre. À force de vouloir faire de chaque scène un tableau mélancolique, Yukiko Sode frôle parfois une certaine préciosité. Le film semble parfois plus préoccupé par l’élégance de ses compositions que par sa progression dramatique. Certains passages donnent l’impression de s’étirer moins par nécessité émotionnelle que par volonté contemplative. Cette lenteur hypnotique pourra fasciner autant qu’elle pourra tenir certains spectateurs à distance.

Cette lenteur hypnotique pourra fasciner autant qu’elle pourra tenir certains spectateurs à distance.

Pourtant, malgré ces réserves, De toutes les nuits les amants demeure un film d’une sincérité profonde : celle d’une femme qui tente maladroitement d’entrer en relation avec le monde et avec les autres. Yukiko Sode réussit alors à faire de la lumière non seulement un motif visuel, mais une véritable matière émotionnelle.

En définitive, De toutes les nuits, les amants est une œuvre exigeante, parfois trop consciente de sa beauté, mais traversée par une grâce mélancolique qui continue de hanter bien après la projection.

3.5

RÉALISATEUR : Yukiko Sode
NATIONALITÉ : Japon
GENRE : Comédie dramatique, romance
AVEC : Tadanobu Asano, Yukino Kishii
DURÉE : 2h19
DISTRIBUTEUR : Art House
SORTIE Prochaînement