Fjord : particularités de l’éducation nationale

Le nouveau film du réalisateur roumain Cristian Mungiu est en compétition au Festival de Cannes, mais il promet difficilement le même succès que ses quatre précédentes œuvres, toutes régulièrement récompensées par les plus grands prix. Et bien que tous les thèmes caractéristiques du cinéaste soient présents, Mungiu semble cette fois manquer de cette parole d’auteur tranchante qui élèverait le film au rang d’un grand cinéma d’auteur.

L’histoire débute avec l’installation de la famille Georgiu — les chrétiens évangélistes Mihai et Lisbet, accompagnés de leurs cinq enfants — en provenance de Roumanie. Après la mort des parents de Mihai, la famille décide de s’installer dans le pays natal de Lisbet, la Norvège. Cependant, avec eux arrivent aussi leurs convictions, profondément incompatibles avec le système social norvégien moderne. Après avoir soupçonné des violences physiques sur les enfants de la famille Georgiu, des enseignants donnent l’alerte et contactent les services nationaux de protection de l’enfance. Une enquête puis un procès commencent, mais au fil de l’affaire, les accusations concernent de moins en moins les violences physiques infligées aux enfants et davantage le caractère étranger des valeurs et croyances des Georgiu — des croyances qu’ils ont apportées avec eux de manière presque vétérotestamentaire en débarquant dans la campagne norvégienne à bord de leur bateau semblable à une arche.

…cette brève flambée de voix d’auteur se dissout alors dans une succession de dogmes répétitifs — religieux comme institutionnels — laissant peu de place à une véritable subjectivité cinématographique.

La question très actuelle, en Scandinavie, de l’influence de l’État sur le système éducatif aurait pu se développer dans Fjord avec la même nuance satirique qui embellit avec assurance le film du compatriote de Mungiu — présent cette fois dans la section parallèle Directors’ Fortnight — Radu Jude (Le Journal d’une femme de chambre). Cependant, Mungiu choisit une voie de drame social presque entièrement réaliste, où il n’y a pas la moindre place pour un quelconque jeu avec le spectateur, et ce choix dessert plutôt le film. Visuellement construit autour de la palette restreinte des paysages scandinaves, le film semble réclamer une explosion de la tension accumulée à travers un excès ou un tournant narratif inhabituel, mais n’offre finalement qu’un spectacle séquentiel, peu intrigant et assez ordinaire, porté par un drame quelque peu artificiel.

La performance de Sebastian Stan, roumain d’origine et ayant connu l’époque Ceaușescu dans son enfance, ne peut être qualifiée autrement que d’exceptionnelle. Pendant près de deux heures et demie, il incarne avec naturel le patriarche profondément religieux de la famille, en roumain, en anglais et un peu en norvégien. En revanche, le choix de la très élégante Renate Reinsve dans le rôle d’une mère de cinq enfants au sein d’une famille profondément religieuse paraît plus discutable. Qu’il s’agisse de l’apparence presque trop mannequin de l’actrice, difficilement compatible avec le quotidien d’une mère évangéliste nombreuse, ou de l’aura persistante de ses précédents rôles principaux (Valeur sentimentale, La Convocation), le personnage de Lisbet semble injustement réduire l’étendue du talent de l’actrice norvégienne, que les festivaliers cannois ont pourtant pu admirer à plusieurs reprises ces dernières années.

Il est également difficile de croire pleinement à ce qui se déroule à l’écran en raison du réalisateur lui-même, qui dissimule dans le film un petit détail relevant du réalisme magique. Presque oublié, ce détail réapparaît seulement à la toute fin, encadrant le lien fort qui s’est créé entre l’aînée de la famille, Elia, et sa voisine Noora. La poésie assez élégante de ce moment ne justifie cependant pas la monotonie prosaïque de tout ce qui le précède, et cette brève flambée de voix d’auteur se dissout alors dans une succession de dogmes répétitifs — religieux comme institutionnels — laissant peu de place à une véritable subjectivité cinématographique.

Les éléments qui composent Fjord de Cristian Mungiu sont typiques du réalisateur : le contexte roumain et la migration, le lien entre deux jeunes filles, ainsi que les thématiques religieuses. Pourtant, cette fois, ils semblent manquer de connexion avec l’intensité des catastrophes bien réelles qui se déroulent aujourd’hui afin de véritablement parler au spectateur dans un langage qui lui soit familier. Au lieu d’un drame social percutant, le film se transforme en une histoire impuissante sur la foi et les convictions, certes portée par une très belle production au cœur de paysages norvégiens pittoresques.

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RÉALISATEUR : Cristian Mungiu
NATIONALITÉ : Roumanie, France, Norvège, Danemark, Finlande, Suède
GENRE : Drame
AVEC : Sebastian Stan, Renate Reinsve, Alin Panc
DURÉE : 2h 26 min
DISTRIBUTEUR : Le Pacte
SORTIE LE 19 août 2026