« Pour que ma vie soit préservée du malheur, qu’il me suffise d’être sage » (Eschyle, Agamemnon). L’incipit de Paper Tiger donne tout de suite le ton. Le nouveau film de James Gray sera une tragédie. Ses personnages doivent à tout prix se préserver des tentations de la réussite et de l’argent, sous peine de sombrer dans la perdition et la décrépitude. Après avoir tenté et souvent réussi à renouveler son oeuvre en changeant de genre – le film d’époque (The Immigrant), le film d’aventures (The Lost City of Z,), le film de science-fiction (Ad Astra), le film de souvenirs autobiographiques (Armaggedon time), Gray revient aux fondamentaux qui ont structuré ses trois premiers films : la mafia russe, une mère malade, voire mourante, deux frères complices ou antagonistes. Paper Tiger, critique insidieuse du capitalisme, constitue une leçon magistrale de mise en scène, disposant d’une atmosphère totalement irrespirable, grâce à un suspense intense et soutenu du début jusqu’à la fin.
Deux frères que tout oppose, Gary Pearl (Adam Driver), ex-officier de police et Irwin Pearl, ingénieur, s’unissent pour une affaire douteuse liée à la mafia russe. Mais ce qui devait être une opportunité devient un cauchemar, mettant en péril leur famille, leur intégrité, et leur lien fraternel.
une leçon magistrale de mise en scène, disposant d’une atmosphère totalement irrespirable, grâce à un suspense intense et soutenu du début jusqu’à la fin.
Comme l’écrivait Jean Douchet, contrairement à Tarantino qui a beaucoup d’idées, James Gray partage surtout ses obsessions et en particulier une vision d’auteur. Paper Tiger représente ainsi un retour vers ses obsessions fondamentales : le rôle protecteur de la famille, la corruption par l’argent, la défaillance de la mère, le conflit quasiment mythique entre deux frères aux personnalités et professions opposées. Mais ce retour ne représente pas pour autant une régression. Si Gray reprend les divers motifs qui traversent de long en large son oeuvre, – par exemple, la traque dans de hautes herbes ou des roseaux, cf. La Nuit nous appartient, ou la disparition prochaine de la mère-, il ne se situe jamais dans l’autocaricature ou la parodie.
Bien au contraire, Paper Tiger constitue une reprise de ses thèmes fondamentaux mais également en est un approfondissement. Le bureau d’études que veulent créer les frères Pearl serait ici un signe du Rêve Américain, un espoir de réussite, une volonté de s’en sortir. Mais en voulant travailler pour des mafieux russes, les Pearl contaminent d’emblée leur beau projet. Ici, contrairement à Little Odessa, la mère n’est pas déjà mourante mais découvre qu’elle est malade (bouleversante Scarlett Johansson, volontairement méconnaissable, aux antipodes du personnage de la nymphette sexy qui l’a fait connaître). De plus, Paper Tiger montre deux générations de frères, Gary et Irwin Pearl, et les deux fils d’Irwin, bien plus complémentaires et solidaires que la paire de la génération précédente.
A partir de là, Gray orchestre quelques morceaux de bravoure qui n’appartiennent qu’à lui, magistralement mis en scène : la sortie nocturne du père et des deux fils, la peur envahissant la maison de la famille d’Irwin Pearl avec un clin d’oeil lynchien (les photos des membres de la famille pendant leur sommeil, cf. les vidéos de Lost Highway), le combat de Gary Pearl dans un champ de hautes herbes. La direction d’acteurs se montre à l’unisson : Adam Driver, en flic corrompu qui va entraîner le reste de sa famille dans sa perdition, a rarement été meilleur ; Miles Teller, entre Gene Hackman et James Caan, renoue avec le plus haut niveau depuis Whiplash ; enfin, Scarlett Johansson livre une nouvelle interprétation inattendue du personnage de la mère bienveillante et meurtrie chère à James Gray.
C’est une tragédie mais comme les plus belles tragédies, cf. Bérénice de Racine, ce ne sont pas forcément les plus sanglantes qui sont les plus déchirantes. A l’arrivée, peu de personnes vont mourir mais la mort aura une résonance d’autant plus impressionnante qu’elle aura rôdé longtemps dans les rues du Queens. Peut-être pas le plus ambitieux des films de James Gray, Paper Tiger condense son univers dans une forme ramassée et dense rarement vue jusqu’alors. Un nouveau diamant noir dans l’oeuvre déjà très fournie de James Gray.
RÉALISATEUR : James Gray
NATIONALITÉ : américaine
GENRE : drame, thriller
AVEC : Adam Driver, Scarlett Johansson, Miles Teller
DURÉE : 1h55
DISTRIBUTEUR : SND
SORTIE LE Prochainement


