L’être aimé : le poids de la culpabilité

Après quatre thrillers de suite (Que Dios nos perdone, El Reino, Madre et As Bestas) qui lui ont permis d’imprimer sa marque dans le cinéma contemporain, Rodrigo Sorogoyen a décidé de changer de genre, se dirigeant vers le mélodrame familial, agrémenté d’un classique dans le cinéma d’auteur, le film sur le tournage d’un film, mise en abyme assurée. L’être aimé assume délibérément un changement de genre, un virage vers une forme a priori plus noble et ambitieuse, le risque pour Sorogoyen étant de se perdre dans les sables mouvants de l’auteurisme. Ce n’est pas le cas avecL’Etre aimé qui, en dépit de quelques imperfections, parvient à tenir son pari d’un renouvellement de style et d’univers, quelque part entre Valeur sentimentale de Joachim Trier et Le Mépris de Jean-Luc Godard.

Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martínez revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il en offre le rôle principal à une jeune actrice inconnue, sa fille, Emilia, qu’il n’a pas vue depuis treize ans. La jeune femme accepte cette formidable opportunité, mais sait qu’à l’occasion de ce tournage, elle va se confronter à un homme qu’elle n’a jamais pu considérer comme un père. Le poids du passé menace de rouvrir leurs blessures.

L’Etre aimé qui, en dépit de quelques imperfections, parvient à tenir son pari d’un renouvellement de style et d’univers, quelque part entre Valeur sentimentale de Joachim Trier et Le Mépris de Jean-Luc Godard.

Le film de Rodrigo Sorogoyen commence assez fort avec une séquence de retrouvailles au restaurant d’un père, cinéaste célèbre, et de sa fille qu’il a perdue de vue depuis treize ans. Cette séquence, sans crier gare, va s’étendre jusqu’à faire vingt minutes, passant du plaisir des retrouvailles à l’amertume du temps perdu, allant jusqu’à évoquer en moins tendue et agressive, la fameuse séquence introductive d’affrontement dialogué à couteaux tirés de The Social Network de David Fincher, entre Rooney Mara et Jesse Eisenberg, à la différence qu’elle est filmée en plans beaucoup plus serrés, ne perdant rien des nuances des expressions de Javier Bardem et Victoria Luengo. En l’occurrence, Sorogoyen marque les esprits en organisant cette rencontre de virtuoses de l’art dramatique, Bardem excellant en père prodigue et Victoria Luengo se révélant au plus haut niveau en fille délaissée. L’incompréhension se révélera finalement totale lorsque le père évoquera des sorties au cinéma qui demeurent parmi ses meilleurs souvenirs alors qu’ils représentaient un calvaire pour Emilia. Le contrat mis en place entre le père et la fille ressemble beaucoup à celui que voudrait mettre en scène Gustav Borg dans Valeur sentimentale pour sa fille Nora,

Ensuite à partir de la quarantième minute, le tournage commence, mise en abyme de film dans le film, grand classique du cinéma. Bien plus que La Nuit américaine de Truffaut, trop bon enfant, le tournage chaotique et difficile du film d’Esteban Martinez évoque plutôt celui du Mépris (qu’on ne voit quasiment pas pendant le film de Godard) ou celui de Prenez garde à la sainte putain de Rainer Werner Fassbinder. De la même manière que pour la séquence introductive, Sorogoyen marque les esprits par une séquence de tournage de repas qui va virer au drame et obliger à remplacer le directeur de la photographie.

Le film tourné ainsi que le tournage ressemblent plutôt donc à ceux de Godard et d’Antonioni, ce qui montre le chemin parcouru par Sorogoyen qui ne se considère plus comme un simple pourvoyeur de cinéma à grands frissons. Le souci, c’est que, dans sa quête de légitimité artistique, il se livre gratuitement à des coquetteries stylistiques (changement de ratio, passage de la couleur au noir et blanc) qui s’avèrent totalement dépourvus de sens. Heureusement, sa direction d’acteurs et son tandem central Bardem-Luengo se révèlent être suffisamment solides pour maintenir l’intérêt pendant tout le film, envers deux personnages entre lesquels un mur d’incompréhension existera presque toujours.

3.5

RÉALISATEUR : Rodrigo Sorogoyen
NATIONALITÉ : espagnole
GENRE : drame
AVEC : Javier Bardem, Victoria Luengo, Raúl Arévalo
DURÉE : 2h15
DISTRIBUTEUR : Le Pacte
SORTIE LE 16 mai 2026