Le retour du cinéaste russe Kantemir Balagov sur la Croisette était l’un des événements de ce début d’édition cannoise, après les très remarqués (et remarquables) Tesnota (Prix Fipresci Un Certain Regard en 2017) et Une Grande fille (Prix de la mise en scène Un Certain Regard en 2019). Ces deux œuvres avaient en effet révélé un cinéaste au regard singulier, capable d’allier une puissance plastique sidérante à une véritable profondeur émotionnelle. Loin de confirmer (et même d’amplifier) cette tendance, le résultat, ici, n’est malheureusement pas à la hauteur et, il faut l’avouer, la déception est grande, tant le film semble incapable de retrouver la justesse qui faisait toute la force de ses précédents travaux.
Le résultat, ici, n’est malheureusement pas à la hauteur et, il faut l’avouer, la déception est grande
Dans le New Jersey, un adolescent de 16 ans surnommé « Pyteh » partage son temps entre les tapis de lutte et le petit restaurant tcherkesse de sa famille, au bord de la faillite. Mais une décision impulsive de son père, éternel opportuniste, vient bouleverser sa trajectoire — façonnant peu à peu un récit de fierté, d’héritage et de masculinité.
Sur le papier, le sujet avait tout pour nourrir un grand mélodrame contemporain : le poids des traditions, les injonctions à la virilité, la difficulté de l’émancipation, les fractures de l’exil et de l’héritage culturel. Autant de thèmes que Balagov a déjà approchés par le passé avec subtilité. Pourtant, Butterfly Jam ne parvient jamais réellement à donner chair à ces enjeux. Le principal problème du film réside sans doute dans son écriture. Là où Une grande fille trouvait une intensité bouleversante dans les silences, les regards et les non-dits, Butterfly Jam paraît au contraire constamment souligner ses intentions. Chaque scène semble chargée d’une importance excessive, comme si le cinéaste voulait absolument signifier la gravité de son propos. Le résultat est un récit pesant, parfois artificiel, où les personnages peinent à exister vraiment (même si le personnage du jeune adolescent est intéressant). Les conflits familiaux, les accès de violence ou les moments d’intimité finissent par se répéter sans véritable progression dramatique, donnant au film une sensation d’étirement assez laborieuse.
Butterfly Jam paraît au contraire constamment souligner ses intentions.
Cette impression est d’autant plus frustrante que l’on retrouve par intermittence des éclats du grand cinéaste qu’est Balagov. Le travail sur les couleurs, les textures et les cadres témoigne encore d’un sens aigu de la composition (notamment lors des séquences nocturnes). Néanmoins, cette maîtrise formelle finit paradoxalement par accentuer les limites du film : la beauté des images semble parfois fonctionner en vase clos, détachée de toute véritable nécessité émotionnelle.
De la même manière, la direction d’acteurs reste intéressante, au vu des conditions de production). Le jeune interprète principal apporte une forme de fragilité intéressante à son personnage, tandis que les figures parentales dégagent une tension sourde permanente. Cependant, même les comédiens semblent prisonniers d’un dispositif qui privilégie constamment l’intensité démonstrative au détriment de la spontanéité. Le cinéaste intensifie un côté doloriste même qui devient assez désagréable, avec la volonté affichée de faire surgir le malaise ou la douleur à chaque instant (la scène de viol).
Surtout, Butterfly Jam donne parfois l’impression d’un cinéma qui se regarde lui-même, paraissant plus fabriqué, plus théorique, trop appliqué
Surtout, Butterfly Jam donne parfois l’impression d’un cinéma qui se regarde lui-même, paraissant plus fabriqué, plus théorique, trop appliqué. On pense, par moments, au modèle du film indépendant américain type « Sundance ». Le cinéaste continue manifestement de vouloir explorer les corps enfermés, les héritages traumatiques et les rapports de domination, mais sans parvenir cette fois à renouveler son approche ni à insuffler une véritable vie à son récit, à l’image des séquences « fantastiques » qui ne fonctionnent pas vraiment.
En définitive, malgré quelques belles scènes, Butterfly Jam demeure trop démonstratif, trop étiré et pas très convaincant. Difficile de ne pas ressortir du film avec le sentiment d’un rendez-vous manqué de la part d’un cinéaste dont on attendait beaucoup plus.
RÉALISATEUR : Kantemir Balagov
NATIONALITÉ : France, USA
GENRE : Drame
AVEC : Barry Keoghan, Riley Keough, Harry Melling
DURÉE : 1h42
DISTRIBUTEUR : Le Pacte
SORTIE Prochainement


