La Fille du Konbini : ultra-moderne solitude

Dans le cinéma japonais, on connaît Hirokazu Kore-eda, Takeshi Kitano, Ryusuke Hamaguchi, Koji Fukada, etc. On connaît nettement moins les réalisatrices, hormis la glorieuse exception de Naomi Kawase. Pour son premier film, Yûho Ishibashi a choisi d’adapter un livre qui a reçu l’équivalent au Japon du Prix Goncourt, le Prix Akutagawa, La Fille de la supérette de Sakuta Murata, Cette dernière a en fait adapté elle-même son propre roman. D’une grande brièveté (1h16, pas plus), La Fille du Konbini peut séduire les amateurs de cinéma japonais, tout comme dérouter les autres par son climat extrêmement contemplatif et méditatif.

Iizuka est caissière dans un konbini, épicerie de quartier. Très solitaire, elle accepte souvent de travailler le soir. Pourtant, elle n’est pas une étudiante comme les autres employés : auparavant commerciale dans une agence de publicité, elle a abandonné son travail du jour au lendemain. Otomo, ancienne camarade de collège, de passage par hasard, la reconnaît et lui propose d’aller discuter.

D’une grande brièveté (1h16, pas plus), La Fille du Konbini peut séduire les amateurs de cinéma japonais, tout comme dérouter les autres par son climat extrêmement contemplatif et méditatif.

Dans l’adaptation de son propre roman, Sakuta Murata a modifié quelques détails essentiels, l’âge du personnage principal féminin passant de 36 à 24 ans. et le contexte de l’histoire. Au départ, le roman est en fait une allégorie sur le droit à la différence et à la marginalité, à travers l’histoire d’une femme qui ne s’est ni mariée ni n’a essayé d’obtenir un travail salarié plus gratifiant, en dépit d’études supérieures. Travaillant elle-même dans une supérette, Sakuta Murata s’est inspirée de sa propre expérience, ayant choisi ce métier pour pouvoir se livrer lors de son temps libre à l’écriture. La thématique du roman ressemble donc plutôt à celle de A pied d’oeuvre de Valérie Donzelli, d’après l’ouvrage de Franck Courtès.

Le film est en fait assez différent, du fait du rajeunissement du personnage principal féminin. Alors que le roman était plutôt centré sur l’aspect sentimental, Murata a rajouté une circonstance économique importante, l’abandon de son travail par Iizuka, ce qui en fait une victime du burn out et du stress ambiant du système capitaliste, en particulier japonais, qui presse comme un citron tous les employés. On ne saura pas exactement ce qui est arrivé à Iizuka mais les signes évidents d’une dépression traversent le film comme ceux d’une maladie latente qui n’ose dire son nom.

Yûho Ishibashi filme cet état végétatif avec beaucoup de discrétion, voire peut-être trop, en ne surlignant jamais, au point que certains spectateurs pourront imaginer qu’il n’y a pas d’histoire. Elle est en cela fidèle au style traditionnellement pudique et peu démonstratif du cinéma asiatique. En fait, Iizuka va progressivement se relever d’un état psychologique quasiment comateux, très fragile, au point que les moindres incidents (des remarques agressives d’un client, une plaisanterie déplacée de son patron) lui paraîtront des agressions. Il lui faudra, pour lui permettre de se relever, l’écoute d’une amie de collège, afin d’espérer pouvoir avouer la vérité à sa mère et commencer une ébauche d’histoire d’amour avec un collègue.

Pour mettre en valeur cet état psychologique très particulier, Yûho Ishibashi se repose essentiellement sur Erika Karata, jeune comédienne japonaise déjà remarquée dans Asako I & II de Ryusuke Hamaguchi et Love on trial de Koji Fukada. Son jeu, tout en nuances et en retenue, font beaucoup pour la qualité du film, qu’on pourrait apparenter à une autre description clinique de l’ultra-moderne solitude, celle de On Falling, autre remarquable film signé par Laura Carreira.

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RÉALISATRICE : Yûho Ishibashi
NATIONALITÉ : japonaise
GENRE : drame
AVEC : Erika Karata, Haruka Imô, Kazuma Ishibashi
DURÉE : 1h16
DISTRIBUTEUR : Art House
SORTIE LE 15 avril 2026