On avait sans doute sous-estimé Valérie Donzelli. Son image de belle fille rigolote, joyeuse et fantaisiste qui a contribué à la faire connaître a pu l’enfermer dans un emploi sympathique mais pas forcément valorisant, la cantonnant dans des comédies plus ou moins loufoques (La Reine des Pommes, Main dans la main, Notre Dame). Sa dernière création dans ce registre s’appelait Nona et ses filles (2021), série sur Arte, saluée par la critique et le public, pouvant être considérée comme un accomplissement stylistique. Le tournant dans son oeuvre a probablement eu lieu en 2023, avec L’Amour et les forêts, adaptation d’un best-seller d’Eric Reinhardt, oeuvre dramatique sur le phénomène d’emprise et de domination dans le couple. Poursuivant dans cette lignée d’oeuvres littéraires, Valérie Donzelli confirme ce tournant vers une tonalité plus grave avec A pied d’oeuvre, adaptation du roman très autobiographique de Franck Courtès, film couronné par un Prix du scénario à la Mostra de Venise.
Paul Marquet, photographe renommé pour des quotidiens, revues et magazines réputés, a abandonné ce métier pourtant lucratif car il ne s’y reconnaissait plus. Il s’est tourné vers l’écriture, avec un certain succès d’estime, publiant trois ouvrages. Néanmoins la reconnaissance littéraire ne s’annonce pas triomphale et ne nourrit pas son homme. Paul se voit obligé de se faire embaucher pour divers travaux manuels sur une application, afin d’assurer sa survie…
Un film essentiel sur une situation de pauvreté et d’isolement qui est loin d’être rare dans notre monde contemporain sans pitié.
Quelque chose s’est donc passé dans le cinéma de Valérie Donzelli. Son cinéma a muté par le biais de l’adaptation, devenant plus grave et mature, comme si le fait d’exposer les préoccupations des autres lui permettait de s’aventurer sur des terrains plus dramatiques. Certes, parmi ses films, certains se souviennent déjà du triomphe public de La Guerre est déclarée, formidable film autofictionnel sur la victoire de la vie face à la malédiction de la maladie, ou encore de Marguerite et Julien, oeuvre méconnue sur un amour incestueux d’après un scénario de Jean Gruault écrit pour François Truffaut. Ces films déjà sombres tranchaient avec l’aspect généralement solaire et joyeux du cinéma de Donzelli. Quoi qu’il en soit, y compris dans ces films ainsi que dans ses deux dernières oeuvres, même si elle aborde des thèmes plus angoissants que d’habitude, Valérie Donzelli se situe toujours du côté de l’espoir et de la vie.
On retrouve d’ailleurs Truffaut, l’une des grandes admirations de Donzelli, dans ce plan inspiré de Vivement dimanche! où le héros du film observe le monde, d’un logement situé au sous-sol, par la fenêtre d’un soupirail. Rien pourtant ici de sensuel ou d’obsessionnel mais en fait la représentation d’un déclassement volontaire de la part de Paul. En choisissant d’effectuer des travaux manuels pour survivre, Paul rejoint la communauté des pauvres, souvent d’origine immigrée, qui effectuent des travaux que les bourgeois ne veulent pas faire, une sorte de lumpen prolétariat, dépourvu de conscience de classe, qui se double dans son cas, d’un trajet de transfuge de classe, du haut vers le bas, de manière originale, dans le sens inverse du sens habituel.
En s’inscrivant sur une plateforme donnant accès à des emplois temporaires pour des tâches à caractère restreint et peu valorisé, Jobbing, Paul va se soumettre à la dictature de l’algorithme qui va accepter tel candidat pour une acceptation de dix euros de moins, et attribuer les emplois, en donnant l’impression d’une liberté illusoire qui va priver en fait les postulants de tout choix volontaire et de toute liberté réelle. Pour quelques euros de plus, Paul va tout accepter : tondre une pelouse avec des ciseaux, démonter une mezzanine, etc. , tout cela pour financer son rêve : continuer à écrire. C’est ainsi tout un système d’ubérisation du monde que Valérie Donzelli constate (ou dénonce), où les pauvres sont maintenus dans un état de précarisation extrême grâce à une concurrence acharnée. Bastien Bouillon, en apprenti écrivain, s’avère une nouvelle fois parfait, dans un emploi aussi éloigné du gaillard joyeux et décontracté de Partir un jour, que du flic taiseux de La Nuit du 12.
Pour Paul Marquet, il s’agit surtout de survivre pour pouvoir consacrer le reste de son temps (il ne travaille manuellement que l’après-midi) à l’écriture, sa vocation essentielle. En cela, A pied d’oeuvre interroge la précarisation de plus en plus angoissante de la situation de la majorité des artistes et écrivains, bien loin de la glamourisation de ces professions soi-disant privilégiées. En effet, la plupart, hormis quelques stars de la littérature en France (Amélie Nothomb, Michel Houellebecq, Emmanuel Carrère, Maxime Chattam, etc.), vivent dans un état plus proche du dénuement que de l’opulence. Le film de Valérie Donzelli rappelle de manière opportune que l’écriture requiert des sacrifices et représente même en soi un sacrifice, un don véritable de soi, et non un moyen de parader dans les émissions télévisées.
Dans sa forme ramassée, dégraissée, réduite quasiment à l’os (1h30 sans fioritures ni développements superflus), A pied d’oeuvre se montre parfaitement raccord formellement avec le livre de Franck Courtès, 180 pages serrées. Il s’agit ici de témoigner d’une situation, en évitant les enjolivures et l’emphase, et en restant à chaque fois proche de l’humain. Le film reprend d’ailleurs via le commentaire en voix off de larges extraits du livre, afin de pouvoir rendre justice au style précis, concis et dépourvu de pathos de l’écrivain. Bien que la situation apparaisse désespérée, Paul ne perd jamais espoir et trouvera même paradoxalement dans cette situation de précarisation une forme d’équilibre, sinon de bonheur. On retrouve dans cette conclusion optimiste mais réaliste l’esprit positif de Valérie Donzelli qui livre ici un film essentiel sur une situation de pauvreté et d’isolement qui est loin d’être rare dans notre monde contemporain sans pitié.
RÉALISATRICE : Valérie Donzelli
NATIONALITÉ : française
GENRE : comédie dramatique
AVEC : Bastien Bouillon, Virginie Ledoyen, André Marcon, Marie Rivière
DURÉE : 1h32
DISTRIBUTEUR : Diaphana Distribution
SORTIE LE 4 février 2026


