Trois adieux : réapprendre à vivre

Avec Trois adieux, adaptation de Tre ciotole, chronique du cancer et des dernières semaines de l’écrivaine Michela Murgiala, la cinéaste espagnole Isabel Coixet signe une merveille de sensibilité, un film qui parle de séparation, de maladie et de désir sans jamais tomber dans le pathos. Derrière l’histoire de Marta et Antonio, qui se séparent après une dispute en apparence anodine, le film raconte surtout le bouleversement intime d’une femme qui va progressivement réapprendre à habiter son corps, à écouter ses émotions et surtout à vivre sans avoir peur.

Antonio, chef en pleine ascension, trouve refuge derrière ses fourneaux. Marta, elle, se replie dans le silence. Mais quelque chose de plus profond que la simple tristesse s’installe en elle : elle perd l’appétit. Lorsque son corps lui révèle ce qu’elle refusait peut-être encore de voir, tout son rapport au monde se transforme. La nourriture retrouve son goût, la musique devient plus intense, les sensations se décuplent et le désir, longtemps contenu, réapparaît avec une force nouvelle.

Trois adieux ne réduit jamais ce bouleversement à une simple épreuve à surmonter.

C’est précisément là que le film est particulièrement beau. Trois adieux ne réduit jamais ce bouleversement à une simple épreuve à surmonter. La maladie devient paradoxalement le point de départ d’une reconquête de soi. Marta découvre un monde qu’elle semblait avoir cessé de regarder. Chaque sensation prend une importance nouvelle, comme si la perspective de perdre quelque chose lui permettait enfin de mesurer la valeur de ce qu’elle possède. Le film parle ainsi de la peur de mourir, évidemment, mais peut-être encore davantage de la peur de vivre.

Marta est un personnage particulièrement touchant parce que son évolution ne passe pas par de grands discours. Tout se joue dans les gestes, les regards, les silences et dans cette manière nouvelle qu’elle a de percevoir ce qui l’entoure. Son rapport à la nourriture est à ce titre particulièrement symbolique. Elle qui ne parvenait plus à manger retrouve peu à peu le plaisir des saveurs. Le corps qui semblait lui échapper devient alors le moyen par lequel elle redécouvre le monde. La sensualité du film naît précisément de cette contradiction : c’est en prenant conscience de sa fragilité qu’elle devient enfin pleinement vivante. Dans ce rôle, Alba Rohrwacher est magnifique et bouleversante, elle illumine un film constamment traversé par une mélancolie, une douleur (à l’image de ce qu’il se passe à l’intérieur de son corps).

Alba Rohrwacher est magnifique et bouleversante, elle illumine un film constamment traversé par une mélancolie, une douleur

La relation entre Marta et Antonio est elle aussi particulièrement intéressante. Leur séparation ne sert pas simplement de point de départ au récit. Elle permet au film de s’interroger sur ce que l’on fait de soi lorsque l’autre n’est plus là. Antonio (excellent Elio Germano) se réfugie dans son travail, dans la cuisine et dans cette ambition professionnelle qui semble lui offrir un cadre rassurant. Marta, elle, est obligée de regarder en face tout ce qu’elle avait peut-être mis de côté. Deux façons très différentes de réagir à la perte, deux manières de se protéger, mais aussi deux personnages qui continuent malgré tout à être liés par ce qu’ils ont vécu ensemble.

La mise en scène accompagne cette renaissance avec une grande délicatesse.

La mise en scène accompagne cette renaissance avec une grande délicatesse. Le film sait prendre son temps, laisser respirer les scènes et faire confiance aux sensations plutôt qu’aux explications. La nourriture, la musique, les corps et les déplacements deviennent autant de moyens de raconter ce que les personnages ne disent pas. Il y a quelque chose de profondément sensoriel dans Trois adieux, comme si le spectateur était lui aussi invité à retrouver cette attention aux petites choses qui caractérise le parcours de Marta.

Et puis il y a Rome. La ville n’est jamais un simple décor. Elle devient un véritable personnage du film. Les rues, les places, les restaurants, les façades et surtout le quartier du Trastevere sont superbement filmés. Rome apparaît à la fois familière et nouvelle, comme si le regard de Marta transformait lui aussi la ville. Cette manière de filmer les lieux participe pleinement à cette idée de renaissance : le monde n’a pas changé, c’est le regard que l’on porte sur lui qui est devenu différent. La photographie et la mise en scène trouvent ainsi un équilibre remarquable entre mélancolie et sensualité. Le film aurait pu facilement devenir lourd compte tenu de son sujet. Il choisit au contraire la lumière, les sensations, l’humour parfois et surtout une forme de pudeur qui rend les moments les plus émouvants encore plus forts. Il ne cherche jamais à nous arracher des larmes. Il préfère nous faire ressentir.

Rome apparaît à la fois familière et nouvelle, comme si le regard de Marta transformait lui aussi la ville.

C’est aussi ce qui rend Trois adieux profondément humain. Le film ne parle pas uniquement de maladie ou de séparation. Il parle de ces moments où quelque chose vient bouleverser l’existence et nous oblige à reconsidérer nos priorités. Marta comprend progressivement qu’elle ne veut plus seulement survivre ou correspondre à ce que l’on attend d’elle. Elle veut goûter, écouter, aimer, désirer. Elle veut vivre pleinement, même si cette liberté est accompagnée de peur. La grande beauté du film réside alors dans cette idée magnifique que prendre conscience de notre fragilité peut aussi nous rendre plus attentifs à la beauté du monde.

Trois adieux est un film sur la perte, mais c’est surtout un film sur le retour à la vie. Une œuvre délicate, sensuelle et profondément émouvante, portée par une mise en scène qui transforme chaque sensation en expérience de cinéma. Une merveille de sensibilité et de mise en scène, qui nous rappelle avec une rare justesse qu’il ne suffit pas d’être vivant pour savoir vivre.

4.5

RÉALISATEUR : Isabel Coixet
NATIONALITÉ : Italie, Espagne
GENRE : Drame
AVEC : Alba Rohrwacher, Elio Germano, Galatea Bellugi
DURÉE : 2h
DISTRIBUTEUR : Nour Films
SORTIE LE 2 septembre 2026