Mon grand frère et moi : une recomposition de l’image de l’autre filmée avec beaucoup de tendresse

C’est le cinquième long-métrage de Ryota Nakano mais seulement le deuxième à être distribué en France après La Famille Asada en 2020. Le cinéaste adapte ici l’essai autobiographique de l’écrivaine japonaise Riko Murai avec laquelle il s’est entretenu directement, ce qui lui a permis d’insérer dans le film des anecdotes personnelles qui ne sont pas présentes dans l’essai. Comme dans ses précédents films, il explore le domaine du deuil et des relations familiales et intergénérationnelles. Riko se trouve au début du film dans son salon entourée de sa famille : son mari et ses deux fils adolescents, une scène qui donne le thème du récit qui va suivre. Lorsque soudain elle reçoit un coup de téléphone auquel elle répond à contrecœur : le commissaire de police lui apprend que son grand frère est décédé et qu’il lui faut venir reconnaître le corps afin de le transporter ensuite au funérarium pour la crémation. Riko ne semble pas ressentir beaucoup d’émotion et repousse le rendez-vous quatre jours plus tard, ce dont son fils s’étonne. C’est qu’elle entretenait des rapports difficiles avec son frère. Le récit qui suit est l’occasion de faire réapparaître des souvenirs et de redécouvrir l’homme qu’il était en définitive.

En effet, il ne cessait de lui envoyer des mails par internet pour lui demander de l’aide et surtout de l’argent en évoquant des motifs en lesquels Riko ne croit pas tant elle est habituée aux mensonges de son frère qui, du jour où il a appris le cancer dont était atteint leur mère, a fui le domicile maternel pour aller ailleurs débuter une nouvelle vie. Jusqu’au jour même des funérailles de cette dernière où il ne manque pas cyniquement d’extorquer de l’argent à Riko, soi-disant pour acheter un cadeau à son fils Ryoichi dont il a obtenu la garde suite à son divorce d’avec sa femme Kanako. On apprend que c’était la condition sine qua non qu’il avait émise pour accepter de se séparer d’elle. Kanako, elle, ne pouvait continuer à vivre avec un homme qui s’endettait en permanence et ne pouvait assurer la survie du foyer. Le film nous montre donc des personnages isolés, épars parmi la foule des hommes, séparés les uns des autres pour les rassembler quasiment sous la forme d’une nouvelle famille, élargie cette fois-ci. Ils vont se réunir sous le signe du deuil qui les frappe tous autant qu’ils sont.


Chaque geste, chaque expression sont soigneusement pesés et montrés à l’écran pour faire signe et c’est avec une extrême délicatesse que le cinéaste développe ici le travail de deuil indispensable à chacun pour continuer à vivre débarrassé de tout sentiment d’amertume.

Et Riko va peu à peu s’apercevoir que son frère ne lui mentait pas autant qu’elle le pensait. Sa pompe à chaleur avait effectivement explosé et il devait en acheter une nouvelle. Il avait bien trouvé un professeur de piano pour Ryoichi qui n’aura pu bénéficier que des cinq premiers cours gratuits, mais ce n’est que lorsque le jeune garçon joue quelques notes sur le piano du foyer où il a été placé qu’on découvre cette face cachée de la personnalité du frère qui faisait bien tout pour l’éducation de son fils, l’emmenant sur le port pour voir les grues qui pointent au loin vers le ciel. Riko découvre aussi un CV de son frère où il a listé ses compétences et elle s’étonne de se rendre compte de tout ce qu’il était capable de faire : il cherchait bien un travail et comptait gagner ainsi de l’argent. Souvenir aussi d’une virée à vélo – avec Riko sur le porte-bagages – jusqu’au café du port où travaillaient leurs parents, image de la générosité de sentiment de son frère. Ryoichi, quant à lui, est affligé par le décès de son père et paraît timoré mais gagnant confiance peu à peu en sa mère qu’il connaît finalement assez peu pour rejoindre son foyer. A travers la peine de Ryoichi et les découvertes faites par Riko sur son frère mais aussi le dialogue avec Kanako, une nouvelle image du grand frère – recomposée – nous apparaît ainsi qu’à Riko. Car nous voyons les choses à travers son regard.

En effet, Riko a des visions de son frère qui la poursuivent jusque dans le supermarché où elle fait ses courses, et avec lequel elle dialogue. En fait, il s’agit d’un monologue intérieur de Riko avec elle-même. La réalisation tend à montrer que si l’on fait preuve d’un tant soit peu d’imagination ou même d’intuition, on se rend compte que la personne défunte continue de vivre dans nos cœurs et dans notre tête par-delà la mort. Ce n’est d’ailleurs plus qu’à travers nous que cette dernière continue d’exister. Façon de maintenir le lien familial et d’entretenir le souvenir collectif des hommes. Chaque geste, chaque expression sont soigneusement pesés et montrés à l’écran pour faire signe et c’est avec une extrême délicatesse que le cinéaste développe ici le travail de deuil indispensable à chacun pour continuer à vivre débarrassé de tout sentiment d’amertume. C’est avec légèreté – et humour – qu’il décrit de façon légère un sujet qui pourrait apparaître d’abord comme grave – et il l’est – et austère. Une merveille de petit bijou de fantaisie, pleine d’un sentiment réconfortant d’apaisement et de vie pour qui s’y laisse prendre.

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RÉALISATEUR : Ryota Nakano
NATIONALITÉ : Japon
GENRE : Drame
AVEC : Ko Shibasaki, Joe Odagiri, Hikari Mitsushima
DURÉE : 2h07
DISTRIBUTEUR : Art House
SORTIE LE 6 mai 2026