L’Occupation représente l’un des sujets les plus complexes à aborder dans le cinéma français. Période trouble, elle interroge profondément la place de chacun et de sa famille dans l’Histoire de France. Il serait trop facile et tentant d’en dresser un portrait manichéen, au risque de verser dans la caricature. A défaut de l’avoir vécue, ce qui n’est de toute façon plus possible pour les cinéastes appartenant aux générations des années 80-90, il convient de montrer que l’écheveau était pour le moins compliqué, que les résistants de la Libération étaient parfois les collabos de la débâcle et inversement, et que la période était propice à toutes les compromissions, aux échanges de personnalité et que certains faisaient parfois successivement, voire simultanément le Bien et le Mal, en jetant par-dessus la jambe les notions de morale et de bonne conscience. Bien au contraire, c’était la mauvaise conscience qui régnait en ces années frelatées. A ce jeu-là, peu de cinéastes tiraient leur épingle du jeu : Jean-Pierre Melville et son Armée des ombres, Louis Malle avec Lacombe Lucien et Au revoir les enfants. En racontant l’histoire d’un trio d’âmes condamnées, l’actrice Corinne Luchaire, son père Jean, journaliste et directeur d’un journal collaborationniste et son ami Otto Abetz, ambassadeur de l’Allemagne à Paris, Xavier Giannoli rejoint ses prédécesseurs et poursuit dans la veine historico-romanesque fructueuse d’Illusions perdues, confirmant le nouveau palier atteint dans l’accomplissement de son oeuvre,
Deux amis, Jean Luchaire et Otto Abetz, se battent pour la paix en Europe. Dans les années 1920, ils œuvrent pour l’amitié franco-allemande, en participant à la revue de Jean, Notre Temps, et luttent contre l’antisémitisme. Quand vient la Seconde Guerre mondiale, , ils sombrent peu à peu dans la collaboration. Le premier fonde en 1940 les Nouveaux Temps, alors que sa fille Corinne, actrice de cinéma, tente de se faire une place dans la France occupée. Otto Abetz est nommé ambassadeur du Troisième Reich à Paris.
Il serait plus juste de penser à certains films de Scorsese comme Casino ou Le Temps de l’innocence, où le souci de la reconstitution historique ne prend jamais le pas sur l’évolution des personnages, où les destins sont pris dans une spirale négative qui ne s’arrête jamais
En 1948, une jeune femme est agressée sur un banc à Paris. Elle s’appelle Corinne Luchaire et fut actrice de cinéma. Atteinte de tuberculose, elle a abandonné sa carrière et profite de ce choc traumatique pour tenter de se remémorer sa vie en la racontant devant un magnétophone. Il s’agit donc au sens littéral d’un devoir de mémoire qu’elle s’impose et qu’elle va nous faire partager, en essayant de mieux comprendre ce que fut sa vie.
A partir de là, Giannoli va traverser en 3h15 plus de vingt ans d’Histoire de France : de l’enfance de Corinne dans les années 20 à sa déchéance, étant frappée d’indignité nationale, en passant par les débuts de sa carrière prometteuse au cinéma, les petits arrangements de son père avec la morale, ainsi que les manipulations d’Otto Abetz, diplomate francophile, entremêlant trois destins tragiques sous l’éclairage d’une des périodes les plus sombres de l’histoire. Pour ce faire, il faut pouvoir disposer du souffle lyrique et romanesque nécessaire. Les Rayons et les Ombres est mené de main de maître, à un rythme soutenu qui ne laisse aucun répit. Certains ont pu évoquer David Lean à son sujet. Il serait plus juste de penser à certains films de Scorsese comme Casino ou Le Temps de l’innocence, voire le plus récent Killers of the flower moon, où le souci de la reconstitution historique ne prend jamais le pas sur l’évolution des personnages, dont les destins sont pris dans une spirale négative qui ne s’arrête jamais, au point que les personnages ou les spectateurs ne savent pas exactement déterminer à quel moment les premiers ont basculé dans la compromission la plus définitive. Comme chez Scorsese, c’est la mauvaise conscience qui traverse les scènes du film et la rend de plus en plus impardonnable au fur et à mesure des scènes, dans un processus cumulatif.
Scorsese n’est pas la seule influence de ce film tourmenté par la faute et la rédemption. Il est possible de déceler dans certaines scènes l’influence de Klute d’Alan J. Pakula (toutes les scènes déroulant la bande magnétique du magnétophone) ou celle plus récente de Babylon de Damien Chazelle (les séquences de fêtes décadentes de l’Occupation ainsi que la scène de cinéma refaite par Corinne ad vitam aeternam). Alors que la plupart des critiques recherchent une influence française, Giannoli est plutôt inspiré dans la forme de son film par les cinéastes américains. Il existe ainsi une sorte de contraste productif entre la forme et le fond qui, lui, provient davantage de problématiques issues de romans de Modiano, où la fréquentation de milieux interlopes finit par contaminer l’âme des personnages. Sans aller jusqu’à la magnificence des Damnés de Visconti, un peu trop hors de portée, nul doute que Giannoli y a pensé pour dresser le constat sans appel du procès de ses anti-héros.
Le contexte actuel fait qu’il est impossible de ne pas entendre résonner profondément certaines phrases de dialogue du film, par exemple lorsque Luchaire déclare que « la guerre ne sert à rien sinon à préparer d’autres guerres » ou qu’il affirme avec cynisme, que, « vivre, c’est se compromettre » et que si l’on sombre dans l’infamie, autant essayer d’y adjoindre le profit. On pourrait croire que le fait de rendre humains ces personnages consisterait à permettre de les excuser. Or l’intervention torrentielle du procureur Raymond Lindon dans le dernier quart d’heure du film ne dédouane nullement Jean Luchaire de ses actes. Mais, dans le film, il s’agit d’essayer de comprendre et ne pas juger, comme dirait Simenon.
Afin de dresser le portrait de cette époque troublée, il fallait des interprètes exemplaires : Jean Dujardin, parfait dans l’expression de la mauvaise conscience qui trouve dans la morale des petits services une manière d’effacer ses remords de participer à l’horreur du Troisième Reich ; August Diehl (Une vie cachée, La Disparition de Josef Mengele) donnant une noblesse ambigüe au personnage d’un nazi malgré lui ; enfin l’âme du film, Nastya Golubeva, miraculeuse, la fille de l’héroïne des films de Sharunas Bartas et de Leos Carax, qui donne une douceur mélancolique et tragique au commentaire en voix off et à toutes les apparitions de Corinne Luchaire, A la fin, comme le dira Léonide Moguy, son premier mentor et metteur en scène, « il nous restera le cinéma« , mais même cela lui sera retiré. On s’apercevra alors que tout le dispositif sur lequel repose le film s’évaporera, comme dans les films de John Huston. Très belle idée exprimant la métaphore d’une vie qui s’évanouit finalement sans laisser de traces.
RÉALISATEUR : Xavier Giannoli
NATIONALITÉ : française
GENRE : biopic, drame, historique
AVEC : Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Diehl
DURÉE : 3h19
DISTRIBUTEUR : Gaumont
SORTIE LE 18 mars 2026


