L’Enfant bélier : vis ma vie de migrant

Après une longue carrière de documentariste, Marta Bergman, cinéaste belge d’origine roumaine s’essaie à la fiction depuis 2018. Seule à mon mariage, son premier film de fiction, avait été sélectionné à Cannes à l’ACID et été nommé aux Magritte, les César belges. Avec son nouveau film, elle reprend cette thématique de personnes étrangères débarquant en Belgique, le pays qui l’a adoptée. En s’inspirant de faits réels, elle transpose un fait divers tragique qui s’est passé en Belgique en 2018. Veillant à éviter tout manichéisme et la moindre ombre de caricature, L’Enfant bélier s’attache de manière précise et réaliste à décrire un engrenage fatal où personne n’assumera vraiment sa responsabilité en rejetant la faute sur l’autre ou le système.

Sara et Adam sont arrivés illégalement en Belgique avec leur petite fille de 2 ans, espérant rejoindre l’Angleterre. Entassés à l’arrière d’un véhicule, la peur semble prendre le pas sur l’espoir. Redouane est policier depuis 20 ans. Avec son équipe, toutes les nuits, il fait la chasse aux passeurs. Ce soir-là, alors que la voiture de police essaie d’arrêter la camionnette soupçonnée de transporter des migrants, tout bascule…

Veillant à éviter tout manichéisme et la moindre ombre de caricature, L’Enfant bélier s’attache de manière précise et réaliste à décrire un engrenage fatal où personne n’assumera vraiment sa responsabilité en rejetant la faute sur l’autre ou le système.

Le film commence de manière très belle, presque onirique, en montrant un couple de jeunes gens, Sara et Adam, en train d’essayer de nager sur le revêtement d’une tente. Le type s’affole, la fille le rassure. On découvrira ensuite qu’il s’agit d’un couple de migrants syriens non mariés qui ont quitté leur pays, avec leur petite fille Clara, âgée de deux ans. Ils essaient tant bien que mal de passer par la Belgique pour rejoindre l’Angleterre. Au bout de vingt minutes, le spectateur s’apercevra que le film ne sera pas raconté uniquement de leur point de vue, mais aussi du côté des policiers belges qui s’efforcent de limiter les passages de migrants. Ces policiers sont montrés comme des professionnels consciencieux, ce qui garantit l’absence de manichéisme du film, pour lequel l’essentiel consiste à s’attacher aux faits, rien qu’aux faits.

Le film est ainsi directement inspiré de l’affaire Mawda qui a secoué la Belgique, le 17 mai 2018, du nom d’une fillette kurde de deux ans, impliquée lors d’une course-poursuite sur la E42, à hauteur de Nimy. À bord de la camionnette où était la fillette, se trouvaient également ses parents et une trentaine de migrants kurdes. A partir de là, va commencer un rejet de responsabilité réciproque quant à l’accident survenu. Marta Bergman jouera d’ailleurs très bien la partie en ne filmant pas explicitement ce qui s’est passé, mais uniquement ses conséquences et répercussions, ce qui laisse planer un certain doute volontaire sur ce qui s’est réellement passé.

L’Enfant bélier tourne autour de cette absence de volonté d’assumer la responsabilité de ce qui est arrivé et de ce qui se passe. Comme le disait Jean Renoir, « ce qu’il y a de terrible sur Terre, c’est que tout le monde a ses raisons » : les parents en quête d’un avenir meilleur, les policiers qui ne veulent pas se faire déborder par l’illégalité, les passeurs motivés par le profit et l’argent facile, ce qui mènera à une situation inextricable où des victimes collatérales apparaîtront. On retiendra ainsi quelques répliques bien senties, par exemple « Qui est le chauffeur?« , restée sans réponse, ou la réaction glaciale des autorités à la question de Sara, se demandant pourquoi il ne leur est pas accordé un titre de séjour définitif, « vous parlez très bien français, Madame« .

Car le film est surtout porté par une formidable comédienne, Zbeida Belhajamor, investie à chaque plan, rappelant un peu Hafsia Herzi à ses débuts, remarquable d’intensité et de photogénie, qu’on n’avait plus vue depuis Une histoire d’amour et de désir, et qui apporte sa touche ineffable de sensibilité et de sensualité à ce drame. On souhaiterait voir bien plus souvent cette actrice, bien épaulée ici par Abdal Alsweha, acteur non-professionnel découvert à l’occasion d’un casting sauvage. Du côté de la loi, Salim Kechiouche prouve qu’il peut jouer autre chose que les cousins dragueurs dans Mektoub my love, par exemple ici un flic rongé par la culpabilité. Le dernier plan du film, sous une douche réconfortante et apaisante, montrera le couple de parents meurtris panser leurs plaies virtuelles sous des baisers. Le début d’une nouvelle vie, un recommencement?

3.5

RÉALISATRICE : Marta Bergman
NATIONALITÉ : belged
GENRE : drame, thriller
AVEC : Salim Kechiouche, Zbeida Belhajamor, Abdal Alsweha, Clara Toros
DURÉE : 1h44
DISTRIBUTEUR : Destiny films
SORTIE LE 29 avril 2026