La grande extase du sculpteur sur bois Steiner : l’art de planer

Werner Herzog réalise ce documentaire la même année où sort dans les salles L’énigme de Kaspar Hauser en 1974. Il faut savoir que le cinéaste envisagea un temps de devenir lui-même champion de saut à ski. Il suit ici le suisse Walter Steiner, menuisier de son état – ce sont les premières images du film nous le montrant en train de réaliser une sculpture sur bois en forme de bol. Surnommé l’homme oiseau, il est dans l’équipe nationale depuis 1968 et remporte la médaille d’argent sur le grand tremplin aux Jeux Olympiques d’hiver de 1972. Nous le retrouvons ici pour le championnat du monde de saut à ski de Planica en Yougoslavie (aujourd’hui la Slovénie). Les séquences enchaînant les sauts alternent avec les interventions du réalisateur lui-même se muant en commentateur sportif, ou avec une caméra fixée sur le champion en pleine préparation ou attente de son tour pour sauter, la pression se faisant sentir de plus en plus au fur et à mesure que se rapproche le moment fatidique. Car le danger est là, omniprésent, de chute à l’atterrissage et de subir de graves traumas. Walter tombe et sa tête cogne contre le sol glacé ; aussitôt les secours interviennent et il est soigné. Écorché et quelque peu sonné, il perdra la mémoire des quelques instants qui ont suivi sa chute. Le sauteur à ski est un héros sportif qui remet sans cesse sa vie en jeu et les images sont impressionnantes de la hauteur à laquelle il s’élève.


Car le danger est là, omniprésent, de chute à l’atterrissage et de subir de graves traumas.

La caméra suit le sauteur dans son ascension vertigineuse, sa figure se découpant sur les nuages blancs du ciel bleu des montagnes. Et le risque est sensible pour le spectateur qui ne peut que s’émerveiller devant un tel exploit. Le skieur doit en faire abstraction avant de s’essayer à chaque fois sur la piste. Mais les limites sont à chaque fois repoussées. C’est que les spectateurs, arrivés par bus de tous les coins du pays et d’ailleurs, amassés au bas des pistes, en veulent toujours plus. Et nous en sommes partie prenante même si l’on tremble pour la vie des sauteurs. Les sauts – et les chutes qui en sont parfois l’aboutissement – donc se succèdent, rythmant à intervalles réguliers le déroulement du film. Le réalisateur utilise un procédé de ralentissement de l’image faisant en sorte que nous avons l’impression en voyant le sauteur à ski accomplir son geste qu’il est comme suspendu dans le ciel, en train littéralement de planer semblable à un oiseau. La sensation est encore soulignée par une bande-son adéquate puisque Werner Herzog utilise la musique du groupe allemand Popol Vuh formé en 1969 et ayant déjà contribué aux films du cinéaste pour Aguirre, la colère de Dieu en 1972. Ils continueront à accompagner celui-ci au cours des années suivantes, venant marquer de leur empreinte sa filmographie. Musique elle-même particulièrement planante et connue pour cela. Ici, comme dans plusieurs de ses autres films – dont Gasherbrum, la montagne lumineuse en 1984 – Werner Herzog s’intéresse à une personnalité hors-norme qui s’évertue à défier les lois naturelles comme à un héros en marge de la société.

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RÉALISATEUR : Werner Herzog
NATIONALITÉ : Allemagne de l'Ouest
GENRE : Documentaire
AVEC : Walter Steiner, Werner Herzog
DURÉE : 45 '
DISTRIBUTEUR : Potemkine Films
SORTIE LE 22 avril 2026