Fitzcarraldo : une épopée sauvage à travers l’Amazonie

En lice pour la Palme d’Or, le film obtiendra tout de même le Prix de la mise en scène au Festival International de Cannes 1982. Et il s’agit pour Werner Herzog d’une nouvelle collaboration avec Klaus Kinski dans le rôle du personnage principal. Contrairement à ce que disait Serge Daney, ne lui en déplaise, Fitzcarraldo n’est pas un film à vocation touristique, bien au contraire. Car si le film se déroule en Amazonie, l’histoire se déroule selon le point de vue extatique d’un aventurier hors-norme – qui pourrait bien être le double du cinéaste au parcours erratique – qui se fait appeler Fitzcarraldo pour Brian Sweeney Fitzgerald, plus facile à prononcer pour les indigènes. Sous l’impulsion de la révolution industrielle – nous sommes à la fin du XIXème siècle, début du XXème – l’automobile et l’industrie du pneumatique se développent faisant de la récolte du latex, indispensable à la fabrication du caoutchouc, un enjeu important pour l’Europe dont les capitaux affluent. C’est ainsi que se développe à une vitesse fulgurante la ville de Manaus, capitale de l’Amazonie dans le sud-ouest du Brésil. Le contraste qui existe entre le luxe tapageur des habitants les plus aisés et la misère quotidienne des seringueiros (travailleurs de l’hévéa) est bien souligné dans le film. Y règnent ceux que l’on appelle les barons du caoutchouc et ces derniers, avec la morgue qui les caractérise – une anecdote dit qu’ils envoyaient laver leur linge au Portugal – tournent en dérision le pauvre Fitz – gros plans sur leurs visages grotesques en train d’éclater de rire – avec son ambition de faire construire un théâtre à Iquitos, en Amazonie péruvienne d’où il est venu, aussi flamboyant que celui de Manaus pour y accueillir son idole, le célèbre ténor italien Caruso.

Il vit en compagnie de Molly (jouée par Claudia Cardinale) qui tient une pension de jeunes filles qu’elle place ensuite dans les meilleures familles de la ville. Ils s’aiment et partagent les mêmes goûts, et la même folie. Fitz, quant à lui, a déjà échoué dans une entreprise précédente, celle de créer un chemin de fer qui traverse l’Amazonie, et en attendant mieux, il fabrique des pains de glace qu’il distribue à l’occasion aux enfants. Mais cela ne l’enrichit pas suffisamment pour accomplir l’idée qu’il a en tête, qu’il hurle du clocher d’une église au sein de laquelle il s’est enfermé, fou criant à la foule qui l’observe sans comprendre. Il décide alors d’aller recueillir lui aussi le caoutchouc dans une parcelle laissée libre située sur le cours de l’Ucayali, l’un des affluents de l’Amazone. Pour cela il achète – avec l’aide de la petite fortune de Molly – un bateau à vapeur capable d’effectuer la traversée. Mais il faut d’abord le faire remettre en état. Et de le baptiser du nom de sa compagne. Le recrutement de son équipage est à l’image du caractère de son propriétaire, en apparence fantasque et boiteux : un pilote seul survivant d’une expédition ayant fini en catastrophe et un cuisinier ivrogne.


Entraînante aussi la folie du personnage qui nous gagne avec sa fièvre d’une quête démesurée au sein d’une nature hostile et de forces dangereuses.

Fitzcarraldo parvient à nous faire croire à son projet tant sa détermination est intacte quelles que soient les avanies et malgré quelques moments de doute. C’est aussi la magie du cinéma que de nous entraîner dans son aventure. Car c’est d’une véritable aventure qu’il s’agit au cours de laquelle le personnage devra affronter les forces naturelles – les remous du Pongo – défier cette même nature – en faisant passer son bateau par-dessus une colline, et c’est vraiment ce que l’équipe du film fit avec l’aide des Indiens – ainsi que les Shuars, appelés improprement les Navajos (terme dont la signification est « barbare », « sauvage »), redoutable peuplade qui a pour particularité de pratiquer le rite de la réduction de tête, d’où leur réputation caricaturale de coupeurs de tête à laquelle n’échappe pas le film, relatant le sort des deux missionnaires jésuites retrouvés morts avec la tête tranchée.

Le film offre des panoramas fascinants sur la nature amazonienne et les péripéties de l’équipage du bateau se suivent à un rythme entraînant. Entraînante aussi la folie du personnage qui nous gagne avec sa fièvre d’une quête démesurée au sein d’une nature hostile et de forces dangereuses. Ainsi, le mouvement de sympathie qui s’instaure entre l’équipage de Fitz et les indiens est-il miraculeux mais l’on a envie de croire en cette fraternité soudaine même si elle est animée par un calcul plus intéressé qu’il n’y paraît. Il faut savoir que pendant le tournage, les indigènes en butte aux accès de folie furieuse de Kinski offrirent à Werner Herzog de le tuer tant il devenait insupportable à tous. Cet épisode est relaté dans le film qu’il fit ensuite sur ses relations entre lui et l’acteur dans Ennemis Intimes (1999). Un grand souffle épique traverse ce film autour d’un conquistador de l’inutile à l’âme aussi noble que sauvage. L’occasion de voir ou de revoir une grande œuvre de l’histoire du cinéma, avec Kinski à l’écran, ce qui n’est pas rien.

4.5

RÉALISATEUR : Werner Herzog
NATIONALITÉ : Allemagne de l'Ouest
GENRE : Film d'aventures
AVEC : Klaus Kinski, Claudia Cardinale, José Lewgoy
DURÉE : 2h38
DISTRIBUTEUR : Potemkine Films
SORTIE LE 22 avril 2026