© Pan distribution
© Pan distribution

Du Fioul dans les artères : Frein en main

Le mélodrame routier n’est pas un genre très fréquenté, et c’est peut-être ce qui rend Du fioul dans les artères d’abord curieux : Pierre Le Gall, pour son premier long-métrage, choisit le format scope, moins pour filmer l’étendue des paysages jouxtant la route que pour en filmer la promiscuité – celle des cabines, des aires d’autoroute où l’horizon rime avec camions.

Tout commence pourtant ailleurs, dans une forêt jouxtant une de ces aires, où Étienne (Alexis Manenti) et Bartosz (Julian Świeżewski), routier polonais, se découvrent tapis dans l’obscurité, chacun en quête d’une présence, sinon d’un corps. Une clandestinité homosexuelle dont on devine, pour Bartosz, qu’elle pèse plus lourd encore une fois rentré chez lui. De cette promiscuité naît bientôt une scène qui en tire pleinement parti : un rapport sexuel dans une cabine, drôle grâce à un coup de klaxon qui vient briser l’appréhension, et pourtant habité d’une vraie tension érotique. Le scope devient ici un huis clos voluptueux. C’est que le métier lui-même, tel que le film le restitue avec un vrai souci du détail concret, ne laisse que peu de place au reste : Étienne n’a pas d’autre activité que ce job, hérité de son père, qu’il transmet à son tour à un jeune collègue qu’il forme malgré lui. Système clos, presque héréditaire, cannibalisant les heures de la semaine et une potentielle vie de famille.

© Pan distribution

Cette proximité que Le Gall installe avec son personnage–  façon frères Dardenne ou du récent L’Histoire de Souleymane –  produit un effet paradoxal : à force d’être filmé assis dans sa cabine, Manenti se retrouve enveloppé d’une musique techno qui plaque artificiellement du rythme sur l’immobilité du corps, comme si le film craignait son propre silence. L’acteur, lui, n’a besoin de rien de tout cela : bourru, sanglé dans sa ceinture lombaire, les gestes du métier absorbés dans le corps, dit beaucoup avec peu. À l’inverse, le scénario prévisible roule sur des rails ; on devine la destination avant d’y arriver, les fameuses étapes pour y parvenir. Si le film a l’intelligence de ne jamais faire de l’homosexualité un enjeu narratif frontal, cela ne suffit pas à masquer le déjà-vu de la trajectoire amoureuse elle-même. Malgré ce balisage, restent les plans et les courbes : les entrepôts et les usines, comme celle d’UK Gas à l’arrivée en Angleterre, où cette industrie austère se fait soudain belle ; le pont de Saint-Nazaire où les deux hommes se croisent ; l’aire d’autoroute où ils restent chacun de leur côté, jusqu’à ce que Manenti traverse, au mépris du danger.

© Pan distribution

Trop mécaniquement, une musique ambiante envahissante artificialise ces plages de conduite taiseuse, là où le silence aurait suffi à faire parler les corps. Du Fioul dans les artères se situe ainsi à mi-chemin : assez audacieux pour déplacer une histoire d’amour gay dans un milieu qu’on imaginait hostile, sans jamais en faire un drame de la honte ; trop contraint pour s’autoriser à faire émerger plus fréquemment de la vie dans une scène. Un film maîtrisé, modeste, qui sait partager son amour, mais qui, au fond, tient son frein plus qu’il ne le lâche.

3

RÉALISATEUR :  Pierre Le Gall
NATIONALITÉ : française
GENRE : drame
AVEC : Alexis Manenti, Julian Swiezewski
DURÉE : 1h30
DISTRIBUTEUR : Pan Distribution
SORTIE LE 2 décembre 2026