Nouvelle réalisation du cinéaste franco-sénégalais Alain Gomis (après les très remarqués Aujourd’hui ou Félicité), Dao est une œuvre profondément habitée, qui donne moins l’impression de raconter une histoire que de contenir une vie entière. Le cinéaste y compose un film traversé par les souvenirs, les silences, les rites et les héritages qui façonnent les êtres. Malgré ses 3h12, le film avance par fragments, par sensations, par retours inattendus du passé dans le présent.
Gloria marie sa fille en banlieue parisienne. Il y a peu, en Guinée Bissau, elle assistait à la cérémonie qui consacre son père décédé en ancêtre. D’une cérémonie à l’autre, entre passé et présent, vie et mort, réalité et fiction, Gloria se réconcilie avec son histoire, trouve sa place et connaît un moment de paix.
Malgré ses 3h12, le film avance par fragments, par sensations, par retours inattendus du passé dans le présent.
Cette sensation de vérité intime vient sans doute du fait que le film s’est construit lentement à partir d’expériences vécues par Alain Gomis lui-même. Le réalisateur explique notamment que la cérémonie mortuaire de son père en Guinée-Bissau a constitué un choc fondateur dans la naissance du projet, avant qu’un mariage, vécu quelques années plus tard, ne vienne faire écho à cette expérience. Ce lien entre deux cérémonies — l’une tournée vers les morts, l’autre vers les vivants — est alors devenu le cœur émotionnel du film.
Pour autant, Dao explore quelque chose de beaucoup plus vaste qu’un simple récit familial. Alain Gomis filme les circulations entre les générations, entre les continents, entre les morts et les vivants. Le film prend également une dimension particulièrement forte dans sa réflexion sur une génération d’enfants d’immigrés arrivée à l’âge de la transmission, souvent sans avoir connu ses grands-parents. Alain Gomis capte avec beaucoup de justesse cette idée que chaque âge conserve sa part de naïveté, tout en étant traversé par l’expérience accumulée, les difficultés traversées et le besoin de transmettre quelque chose aux générations suivantes. Et c’est précisément là que le film devient bouleversant : dans cette interrogation constante sur ce qui se transmet réellement. Ce qui frappe également, c’est la manière dont Alain Gomis transforme cette matière intime en portrait collectif. Dao semble constamment parler à la première personne du pluriel. Gloria (magnifique Katy Correa) devient le point de rencontre de plusieurs histoires d’exil, de mémoire et de quête identitaire. Le film refuse les représentations figées ou simplifiées des immigrés africains et de leurs enfants. Alain Gomis filme au contraire des êtres libres, complexes, contradictoires. Alain Gomis filme des personnages qui existent pleinement, sans revendication appuyée, sans discours démonstratif. Le film semble vouloir montrer les fragilités, les hésitations, les retrouvailles, les émotions simples, les discussions familiales, les silences aussi. C’est ce qui donne à Dao cette sensation de sincérité permanente.
Les temporalités se mélangent librement, certaines scènes semblent presque documentaires tandis que d’autres prennent une dimension plus onirique ou spirituelle.
La structure fragmentée du récit (refusant les trajectoires narratives classiques) participe énormément à cette impression. Les temporalités se mélangent librement, certaines scènes semblent presque documentaires tandis que d’autres prennent une dimension plus onirique ou spirituelle. Cela donne au film une puissance émotionnelle singulière, parce qu’elle laisse constamment la vie déborder du cadre. A ce titre, il faut souligner le travail remarquable de la cheffe opératrice, Céline Bozon. La photographie possède une texture quasi organique ; les lumières semblent respirer avec les personnages. Certaines scènes paraissent suspendues entre rêve et souvenir, d’autres au contraire d’un réalisme brut. L’ensemble est en tout cas fascinant, tout comme la théâtralité revendiquée (visible dès les étonnantes premières séquences de casting filmées frontalement). Les cérémonies, les déplacements des corps, les conversations familiales prennent parfois une dimension rituelle.
Un film libre, dense, profondément humain, qui interroge la transmission autant que la manière dont chacun choisit d’exister et de se représenter au monde.
La durée pourra dérouter certains spectateurs, mais, au contraire, elle finit par apparaître comme une nécessité. Alain Gomis prend le temps de laisser exister les émotions, les hésitations, les silences. Le film refuse l’efficacité immédiate pour privilégier l’immersion, et cette patience donne à la dernière partie une force émotionnelle considérable.
Dao est finalement une œuvre fragmentée, passionnante et profondément singulière sur une génération d’immigrés africains à la recherche d’eux-mêmes. Un film libre, dense, profondément humain, qui interroge la transmission autant que la manière dont chacun choisit d’exister et de se représenter au monde.
RÉALISATEUR : Alain Gomis
NATIONALITÉ : France, Sénégal, Guinée-Bissau
GENRE : Drame
AVEC : Katy Correa, D'Johé Kouadio, Samir Guesmi
DURÉE : 3h12
DISTRIBUTEUR : Jour2Fête
SORTIE LE 29 avril 2026


