Cœur de verre : une catastrophe prévue d’avance

C’est la première fois que Werner Herzog travaille en collaboration avec un autre scénariste, Herbert Achternbusch mort récemment – en 2022 – lui-même écrivain, poète, dramaturge et réalisateur anarchiste voire surréaliste d’origine bavaroise comme lui. L’histoire s’inspire du folklore bavarois, mettant en scène le vacher visionnaire Hias au XVIIIème siècle. Il inaugure le film dès le premier plan, assis au milieu de ses vaches, immobile et visiblement en pleine méditation. C’est sa voix qui se superpose en off aux images montagneuses de la nature bavaroise propre à l’enfance du réalisateur avec sa mère. Les montagnes se dressent au- dessus des nuages qui filent à l’égal d’un fleuve au courant continûment agité, les images se confondant les unes avec les autres jusqu’à imprimer notre rétine : on ressent la sensation du temps qui s’écoule et en même temps se fige. État d’extase auquel Herzog fait participer le spectateur bercé par les images et accentué par la musique de Popol Vuh. Et lorsque Hias dit vouloir fixer un point précis au milieu de la chute d’eau que l’on voit à l’écran, notre regard à son tour se fige nous amenant presque à un état d’inconscience voulu. L’idée en est venue à Herzog au visionnage des Maîtres fous (1955) de Jean Rouch, ce film sur la transe rituelle pratiquée par une tribu d’Afrique.

Le cinéaste tente de reproduire l’expérience sur le spectateur, cherchant ainsi à surprendre ce qui se passe derrière le voile des apparences jusqu’au plus profond de la réalité. Ainsi, comme le faisait Carl Dreyer avant lui, il met ses acteurs sous hypnose selon les besoins de la scène, ce qui leur donne cette apparence un peu étrange à l’écran et cet aspect stylisé – gestes décomposés de façon théâtrale, regards dans le vide et parole heurtée. Il faut alors se laisser porter par le rythme du film au risque sinon de s’y ennuyer et de trouver le temps un peu long. La voix off de Hias décrit un monde en train de s’écrouler – la menace de décomposition du monde est constante tout au long du film –, de pourrir laissant place à un ordre nouveau : c’est un texte proprement apocalyptique, dans le sens révélateur du terme. Parole prophétique aussi. En effet, le village est en émoi et croît voir apparaître des signes attestant de la fin du monde, comme ce géant destructeur et anthropophage que les villageois croient avoir aperçu rôdant aux alentours.


C’est ainsi que les personnages dans Cœur de verre semblent agis de l’extérieur, semblables à des automates obéissant à leurs pulsions internes les menant à la catastrophe inévitable de la fin du monde.

Car rien ne va plus : la verrerie qui est la principale entreprise du coin et qui fabrique un verre particulier appelé le verre-rubis pour sa couleur rouge a perdu son principal maître d’œuvre, le contremaître Mühlbeck, mort sans avoir dévoilé le secret de la fabrication de son fameux verre. Les maîtres verriers se mettent à l’œuvre mais rien n’y fait et ils échouent lamentablement dans leurs tentatives. Tout l’espoir du village repose pourtant sur ce secret. Le maître de la verrerie, un jeune aristocrate guindé hanté par la folie, se met alors à en chercher la formule dans des grimoires, impuissant lui aussi, sa quête tournant bientôt à l’obsession. Les villageois semblent prisonniers de leur routine comme d’un rêve, accomplissant ainsi les prédictions de Hias. Herzog dénonce ici le caractère soumis de l’homme à un destin que des forces qui le dépassent– économiques, politiques ou autres – lui dictent car même s’ils savent ce qui va leur arriver, ils ne font rien pour l’empêcher. On retrouvera ce même sentiment d’impuissance et de chute dans le vide dans le personnage principal de La Ballade de Bruno (1977), même si dans ce dernier film, le héros se bat quant à lui tant qu’il peut pour échapper à son destin.

Il semble chez Herzog que l’humanité soit aveugle à son propre destin et soit vouée à disparaître pour mieux renaître sous une autre forme comme dans Fata Morgana (1971) où une civilisation meurt pour être remplacée par une autre toute aussi atteinte de cécité que l’autre. C’est ainsi que les personnages dans Cœur de verre semblent agis de l’extérieur, semblables à des automates obéissant à leurs pulsions internes les menant à la catastrophe inévitable de la fin du monde. Un éternel recommencement en somme similaire à la vision en partie nihiliste chez Nietzsche de l’éternel retour du même. Herzog nous emmène à travers cette fable dans un monde étrange fait de signes qu’il s’agit d’interpréter pour le spectateur saisi par l’hébétude et parfois l’incompréhension. C’est un cinéma exigeant qui demande une participation entière de nos sens. Mais qui nous relie au sens profond, souvent caché, de notre propre existence.

3.5

RÉALISATEUR : Werner Herzog
NATIONALITÉ : Allemagne de l'Ouest
GENRE : Drame
AVEC : Josef Bierbichler, Stefan Güttler, Clemens Scheitz
DURÉE : 1h34
DISTRIBUTEUR : Potemkine Films
SORTIE LE 22 avril 2026