La Frappe : à l’épreuve du père

C’est un premier long-métrage du réalisateur, par ailleurs acteur et homme de théâtre, Julien Gaspar-Oliveri, qui était en lice pour la Caméra d’Or à la Semaine de la Critique du dernier Festival de Cannes et qui avait offert auparavant au public quelques court-métrages appréciés de la critique ayant fait la tournée des festivals – L’Âge tendre par exemple sera nommé pour le César du meilleur court-métrage en 2022. Il nous raconte ici l’histoire d’Enzo, un jeune garçon d’à peine 19 ans qui travaille comme vendeur au détail d’électroménager sur les marchés et qui vit avec sa sœur étudiante Carla au sein d’un petit appartement. Intervient alors la sortie de prison de leur père qui vient de purger une peine de 5 années pour fraude fiscale. Enzo est ravi de cette nouvelle, contrairement à sa sœur qui ne comprend pas que son frère ait décidé d’héberger leur père en attendant qu’il se refasse une santé. L’idée de reformer une famille presque normale surgit dans la tête d’Enzo qui propose à ce dernier de le prendre comme employé.

Mais très vite et contrairement au rôle de subordonné qu’est censé jouer Anthony – le père – celui-ci se montre plus à l’aise que son fils dans le domaine commercial et prend les décisions nécessaires au métier. On pourrait presque croire à la refondation idyllique d’une relation harmonieuse entre un père et son fils parallèlement à celle qui unit Enzo et Roxane, sa petite amie. Autour d’un verre ou d’un repas pris en commun avec la famille de Roxane, Anthony se montre affable et bienveillant avec tout le monde. Mais on n’est pas censé avoir le même humour que tout le monde et une anecdote racontée par Carla, forcée par son père à le faire, qui tient au vécu de leur famille et qui vire au drame est présentée comme un évènement comique qui les fait d’ailleurs mourir de rire alors qu’elle aurait pu virer au drame. Il y a quelque chose de décalé dans cette famille par rapport aux autres.


Un silence qui est symbolique de celui qui règne au sein de ces familles dont les relations reposent sur un trauma profond et qui gangrène le devenir adulte de ces enfants maltraités au sein de leur entourage familial.

On le sent aux non-dits ou aux paroles plus suggestives qu’autre chose prononcées par les personnages et qui recouvrent une réalité terrible à laquelle Enzo refuse de se confronter dans son désir d’unité et de fusion quasi charnelle – la scène du lit sur lequel ils sont allongés ensemble – avec son père. D’où l’attention privilégiée donnée aux visages filmés en gros plan durant tout le film et qui montrent l’ambiguïté des sentiments qui s’affrontent à l’intérieur de la psyché mise en panique du jeune homme. Capable de passer instinctivement du rire aux larmes, la plasticité du jeu de Diego Murgia est pour beaucoup dans la réussite du film, lui que le grand public avait découvert dans son rôle de petit frère adolescent de Raphaël Quenard dans Les Trois Fantastiques en 2023. Il fait ici preuve d’un instinct exacerbé pour parvenir à nous décrire le personnage du fils quelque peu penaud et inhibé qui se cache derrière la stature de son père tout en engrangeant une émotion sourde prête à tout moment à exploser, et franchement il crève l’écran. Il faut dire que c’est un enfant de la balle – parents comédiens et père metteur en scène – ce qui n’enlève rien au talent du jeune Belge.

Le réalisateur prend donc le parti du silence. Un silence qui est symbolique de celui qui règne au sein de ces familles dont les relations reposent sur un trauma profond et qui gangrène le devenir adulte de ces enfants maltraités au sein de leur entourage familial. Une très grande violence est comme mise en sourdine toute une grande partie du film, avant d’exploser au visage des protagonistes. Le spectateur explore les moindres traces d’émotion que laisse transparaître le visage des acteurs du drame : la colère de Carla, la recherche d’affection d’Enzo. Nous sommes ici à fleur de peau au sens premier du terme et la caméra nous plonge au cœur de la mêlée des sentiments contradictoires des personnages à tel point que cela en constitue une épreuve pour eux comme pour nous. Il semble n’y avoir pas d’échappatoire mais sait-on jamais?

3.5

RÉALISATEUR : Julien Gaspar-Oliveri
NATIONALITÉ : France
GENRE : Drame
AVEC : Diego Murgia, Romane Fringeli, Bastien Bouillon
DURÉE : 1h45
DISTRIBUTEUR : Ad Vitam
SORTIE LE 2 septembre 2026