Chaque automne, sur l’estuaire du fleuve Klamath, les Yurok attendent les saumons. Le rendez-vous se répète depuis des siècles — sauf que la rivière, cette année, se fait plus avare, plus trouble, et que sur les barques on ne parle plus que de l’eau malade. Cette scène d’ouverture pourrait n’être qu’un tableau écologique parmi d’autres, une de ces images-alertes dont le documentaire a fait un genre. Elle est en réalité la clé de tout un film : car ce que charrie le Klamath, ici, n’est pas seulement du poison — c’est une mémoire. Et cette mémoire a un visage, longtemps tenu dans l’ombre : celui d’Al Moon, vétéran du Vietnam, dont le film suit, sur des milliers de kilomètres, le lent chemin de retour vers lui-même, de retour à lui-même.
Les Recommencements rappelle que le documentaire demeure l’un des derniers territoires de création véritablement libre au cinéma, libre dans ses formes comme dans son rapport au réel.

Il faut d’abord dire ce que ce film n’est pas. Ni reconstitution, ni enquête, ni même récit de guerre au sens strict : le combat n’y occupe presque aucune image, et les retrouvailles avec les hommes de sa section, quarante-quatre ans après, n’arrivent que dans le dernier quart d’heure. Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter déplacent l’enjeu ailleurs : leur sujet n’est pas l’événement mais son écho, pas la bataille mais ce qui, en l’homme, continue de se battre. « La guerre me fait l’effet d’un rêve », dit Al Moon — phrase qui pourrait servir de programme à un film qui choisit de filmer des états plutôt que des faits, une hantise plutôt qu’une chronologie.
Cette hantise, le film la donne d’abord à voir avant de la donner à entendre. Toute la première partie tient Al Moon dans une pénombre presque totale : on devine sa silhouette, son grain de peau dans un contre-jour, bien avant de distinguer nettement ses traits. Le choix dépasse la coquetterie esthétique — il fait de l’image elle-même le lieu du refoulement. On ne voit pas Al Moon parce que lui non plus ne se voit pas encore, ne s’est pas autorisé à se retourner sur ce qu’il porte. La lumière, dans ce film, est un outil narratif à part entière : elle raconte, avant les mots, l’état de dévoilement du personnage.
Autour de lui, une voix off incantatoire n’explique jamais rien : elle avance par fragments, par images obliques, comme si elle cherchait elle-même ses mots à mesure qu’Al Moon cherche les siens. Cette porosité entre commentaire et vécu intérieur prolonge une manière de filmer déjà éprouvée par les deux cinéastes dans Ailleurs, partout (2020), où le parcours d’un jeune exilé iranien se racontait par bribes, à travers des images de vidéosurveillance, comme une tentative de rejoindre par le dehors une intériorité qu’aucun plan direct ne pouvait saisir. Ici, le dispositif change de territoire : ce ne sont plus les écrans qui structurent le hors-champ, mais le paysage américain lui-même — la route, la brume, des visages burinés qu’on filme comme un état intérieur plutôt qu’un décor.

C’est là, d’ailleurs, la vraie réussite plastique du film : transformer un road-movie en cartographie mentale. Les plans, souvent vaporeux, ne documentent pas des lieux mais une traversée intime. Les cinéastes convoquent une imagerie que l’on croit connaître — vétéran taiseux, motels au néon fatigué, communauté à la dérive — non pour la répéter, mais pour en déplacer le regard : la douleur y affleure sans jamais céder au misérabilisme, la rudesse n’exclut jamais une forme de douceur. Cette rudesse a une histoire, que le film n’esquive pas. Al Moon est indien, membre de la nation Yurok, et sa réserve porte des cicatrices plus anciennes que le Vietnam. En tissant le trauma de la guerre à celui, plus sourd, de la dépossession amérindienne, Les Recommencements refuse le récit à blessure unique. Le débat sur les armes à feu y est abordé sans grandiloquence : Al Moon n’en portera plus, mais ne juge pas ceux qui choisissent d’en porter. Rien n’est asséné ; tout est laissé à l’épaisseur contradictoire du réel.
Le geste le plus singulier du film reste ailleurs, dans ce qu’on pourrait appeler sa visée ésotérique — le mot est d’Al Moon lui-même : « Si tu crois que ce que tu ressens, entends et touches est tout ce qui existe, tu dors encore. » Cette phrase, presque incongrue dans un documentaire, dit l’ambition des deux cinéastes : ne pas se contenter de raconter, mais viser, par la forme, un au-delà du visible. Ambition qui pose une question plus large — celle de la place qu’occupe encore, aujourd’hui, l’inventivité formelle dans un genre de plus en plus happé par les récits balisés et les formats d’enquête calibrés pour le streaming. Les Recommencements rappelle que le documentaire demeure l’un des derniers territoires de création véritablement libre au cinéma, libre dans ses formes comme dans son rapport au réel.

Sur la carcasse d’un mobil-home, au détour d’un plan : « Chez-soi, c’est un endroit que certains d’entre nous ne trouvent jamais. » Les Recommencements en est le récit patient et bouleversant. On sort de ce dernier habité par ses images, comme par une eau trouble qui continue de circuler longtemps après le générique — et par une question qui dépasse le seul Al Moon : combien de temps peut-on repousser ce qu’on refuse de regarder, avant que le courant ne nous y ramène ?
RÉALISATRICES : Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter
NATIONALITÉ : belge
GENRE : documentaire
DURÉE : 1h27
DISTRIBUTEUR : VraiVrai Films
SORTIE LE 14 octobre 2026


