C’est le premier passage derrière la caméra pour Shu Qi, actrice égérie de Hou Hsiao-Hsien vue dans Millenium Mambo (2001) et The Assassin ( 2015). Le film est apparu en sélection à la Mostra de Venise édition 2025. Le résultat est le fruit d’un long travail de réflexion semé de doutes et de retours en arrière mené sur les conseils du grand maître taïwanais lui-même qui l’encourage à écrire une histoire intime inspirée de ce qu’elle connaît le mieux. Et en effet, le film a quelque chose d’autobiographique. L’action se situe en 1988 et raconte l’histoire d’une adolescente timorée vivant au sein d’une famille dysfonctionnelle. Le père est un ivrogne invétéré qui rentre tous les soirs saoul à l’appartement terrorisant toute la famille. Lin Hsiao-li vit recluse sous la tente qui lui sert de chambre à coucher redoutant l’effraction au sein du cocon qu’elle s’est formée, de la part de son père qui ne sait plus ce qu’il fait. Homme au masculinisme toxique, dominateur et violent avec son épouse, il travaille dans un garage dirigé par un ami de son père qui, malgré ses retards et son peu d’entrain au travail, s’honore de tenir la promesse qu’il a faite à ce dernier de l’aider. Un pauvre type en somme qui rentre chez lui ivre au volant de sa motocyclette au risque d’avoir un accident. Rien ne semble devoir racheter ce personnage sombre qui symbolise à lui seul les aspects sombres du patriarcat taïwanais.
Aucun geste de tendresse à l’égard de ses enfants ou de sa femme qu’il viole allègrement lorsqu’elle fait mine de se rebeller. En outre, la petite famille vit pauvrement, la mère travaillant comme aide dans un salon de coiffure, réunissant au passage des bouquets de fleurs pour les vendre. L’ambiance est globalement sombre à l’image des décors et de l’appartement envahi par les odeurs de cuisine et la fumée. Une mère qui à son tour, décidément, ne sait pas aimer sa fille, personnage quelque peu plus complexe que celui du père, cherchant dans toute la ville sa fille lorsqu’elle s’enfuit, mais la punissant et l’humiliant dès que c’est possible même devant ses camarades à l’école. Lin Hsiao-li au milieu de tout ça cherche le moindre tunnel de lumière qui pourrait la sortir du sentiment de morosité qu’elle entretient à l’égard du monde, toujours à part, en retrait, ayant pour confidente sa sœur avec qui elle se rend à l’école tous les matins.
Un constat amer, un environnement sombre et qui paraît sans espoir d’échappatoire : l’histoire vire au pathos.
Un constat amer, un environnement sombre et qui paraît sans espoir d’échappatoire : l’histoire vire au pathos. Le scénario force ainsi un peu le caractère des personnages qui font preuve sinon de cruauté, d’une bonne dose de malveillance en général et à l’encontre de la jeune fille en particulier. On éprouve un sentiment de frustration et d’étouffement en adoptant le point de vue de Lin Hsiao-li à travers lequel on entre dans le monde créé par le film. Et on aimerait crever la bulle à l’intérieur de laquelle celle-ci s’est enfermée pour mieux se protéger. Au point qu’elle ne semble pas avoir d’amis au sein de son école jusqu’à ce qu’une jeune fille de son âge fasse son apparition à l’école à laquelle elle vient d’être transférée pour des raisons familiales. Nouvelle mise en perspective de la situation des couples à Taïwan où on divorce facilement et en toute discrétion même si le préjudice est plus grand pour les femmes que pour les hommes. Signe d’une mésentente généralisée au sein du couple et d’une volonté d’autonomie accrue de la part des femmes que l’on comprend au vu de l’exemple qui est donné à travers le film.
Les deux jeunes filles vont faire ensemble l’école buissonnière et redécouvrir les joies de la liberté, la nouvelle amie de Lin Hsiao-li étant plutôt du genre dégourdi et à l’aise dans sa communication avec les autres. En ce sens, les deux personnages s’opposent et pourtant se complètent au sein d’une amitié qui va fonder l’espace de quelques heures un nouveau foyer où s’investir émotionnellement. Le film se déroule suivant un ordre parfois confus et manque d’une trame qui viendrait étayer l’histoire un peu relâchée de la jeune adolescente. Aucune intrigue réelle ne vient relier les scènes entre elles qui se déroulent pour signifier un quotidien morne et gris auquel sont soumis les personnages prisonniers de leur situation. Un fatalisme qui plombe l’atmosphère du film malgré une fin quelque peu plus lumineuse. Une première réalisation honnête mais qui manque d’un peu d’éclat pour parvenir à nous convaincre totalement.
RÉALISATEUR : Shu Qi
NATIONALITÉ : Taïwan, Chine
GENRE : Drame
AVEC : Xiao-Ying Bai, Roy Chiu, Pin-Tung Lin
DURÉE : 2h05
DISTRIBUTEUR : Ad Vitam
SORTIE LE 5 août 2026


