Les Chroniques de Poulet Pou : nouvelles réflexions sur L’Odyssée

Le visage du Cyclope Polyphème est déformé de telle sorte que son œil s’oriente verticalement — en dessous, en amorce du mouvement, le nez est tordu, on pense à la gueule de travers des poissons plats type turbot ou sole.

Les Lestrygons sont en armure médiévale intégrale à la Excalibur. Les Grecs un peu aussi, du reste — amusante position dans laquelle ils se tiennent souvent au repos, les mains agrippées à l’encolure du plastron, comme s’ils cherchaient à le desserrer pour mieux respirer. Le bateau utilisé pour représenter celui d’Ulysse est le Draken Harald Hårfagre, réplique moderne de navire viking. Autre réminiscence nordique — passons sur les histoires de marée favorable —, le corbeau en cage chez Circé. C’était ma sœur, mais on s’entend mieux comme ça.

À un moment, Télémaque jeté dans l’atmosphère viciée façon Danemark de la cour d’Ithaque porte une tenue qui évoque un costume écossais, avec kilt et longues chaussettes — mais mes souvenirs confus des Dupondt dans Tintin me font me demander s’il n’existe pas un costume traditionnel grec du même style. Avec ça, plus les disputes avec Lady Pénélope, et les arbres qui bougent comme à Birnam dans la forêt des Lestrygons, on pense fugitivement à Macbeth ou Hamlet. Le saviez-vous, dans la tradition du péplum hollywoodien, les acteurs sont censés prendre un accent british pour figurer l’Antique. Ici tout le monde parle en américain. Ten years on this fucking beach.

Ces anachronismes nous disent-ils, de nos jours, on ne peut plus avoir un Ulysse inscouciant et joyeux, massacrant ses ennemis avec le grand sourire de Kirk Douglas, sans jamais ressentir la moindre culpabilité. Ulysse est contrit, ou presque. Pas de rodomontades en quittant Polyphème — du reste, aucun échange verbal entre Ulysse et le monstre, pas de mon nom est Personne, juste une flèche en bonus du pieu fatal avant de partir, par pure méchanceté.

Pas de dieux. Pas d’Hermès messager apparaissant à Calypso pour lui ordonner de libérer Ulysse, il suffira à la nymphe d’entendre le grondement du tonnerre pour comprendre qu’il est temps. Seule Athéna veut bien se montrer à Ulysse. Symbole de sa culpabilité, ses traits sont ceux d’une prêtresse troyenne à la pose étrangement christique, sur le point de se faire assassiner par les soldats grecs lors du sac de la ville. Ou ceux de la petite Iphigénie menée au sacrifice par son père à l’invraisemblable costume noir de superméchant hollywoodien.