The Christophers : pour l’amour de l’art

Quoi qu’on pense de lui, Steven Soderbergh est manifestement un cas. Cinéaste surdoué, récompensé de la Palme d’or pour son premier film, sexe, mensonges et vidéo (1989), réalisateur de blockbusters (Ocean’s eleven et ses suites), de films oscarisés, souvent des véhicules pour des stars (Erin Brokovich, Traffic, le récent The Insider), des petits films indépendants, presque confidentiels (Schizopolis, Bubble, Presence). Soderbergh paraît tenir les extrêmes du cinéma à l’intérieur de sa tête, tant que cela peut parfois imploser. En 2013, il avait annoncé ne plus jamais tourner de long métrage au cinéma. Il a tenu sa promesse seulement quatre ans. Depuis 2017 et son retour au cinéma avec Logan Lucky, il a déjà tourné douze films en moins de dix ans. The Christophers est un projet du milieu, ni blockbuster ni film véritablement indépendant, une oeuvre de circonstance, où Soderbergh retrouve son motif fétiche de l’arnaque pour le détourner en hommage à l’art et à son pouvoir de rédemption.

Julian Sklar, ancienne figure majeure du pop art londonien devenu misanthrope n’a plus rien peint depuis des décennies. Ses enfants, avides d’héritage, engagent Lori, restauratrice et ex-faussaire, pour se faire passer pour son assistante. Sa mission : finir en secret une série de huit toiles inachevées, les « Christophers », et en tirer une fortune.

une oeuvre de circonstance, où Soderbergh retrouve son motif fétiche de l’arnaque pour le détourner en hommage à l’art et à son pouvoir de rédemption.

Soderbergh fait donc partie de la famille des filmeurs fous, comme Chabrol, Mocky, Lelouch, ou plus récemment Woody Allen, Ozon, Dupieux, etc. Stakhanoviste, il fait flèche de tout bois, dont ici un projet qui aurait pu atterrir sur une plateforme. Sous prétexte de traiter une affaire d’arnaque (des toiles qui pourraient être achevées par une faussaire afin de rapporter une somme maximale lors d’un héritage), il s’agit davantage d’une méditation sur la vie et la création artistique à travers un dialogue entre un vieux peintre misanthrope et son assistante, restauratrice et vraie faussaire.

On ne sortira pas trop de la maison du peintre, troisième véritable personnage du film. Mais l’oeuvre se résumera dans sa première partie en échanges dialogués trop longs et un peu fastidieux entre des comédiens pourtant virtuoses : le légendaire Ian McKellen (Gandolf du Seigneur des Anneaux, Magnéto) qui crève l’écran, en octogénaire surpuissant, et Michaela Coel, au physique inoubliable, que vous avez certainement remarquée dans Black Mirror, en guichetière d’aéroport trop zélée (Chute libre) ou membre de l’équipage de USS Callister. La tentative d’arnaque s’évapore assez vite pour faire place à un échange et une possibilité de transmission entre générations autour de la passion commune de l’art.

En revanche, si la première partie représente un sacré tir de barrage pour les spectateurs manquant de concentration, l’oeuvre reprend des couleurs, c’est le cas de le dire, avec sa deuxième partie qui accumule les renversements de situation inattendus. On s’apercevra entre autres que Julian Sklar a été à l’origine de l’avortement de la carrière artistique de Lori et que, d’une certaine manière, il va essayer de se racheter. En dépit d’une réelle élégance de style, The Christophers ne dépasse pas un statut d’oeuvre mineure, sympathique mais dispensable, qui aurait pu finir sur plateforme sans effets réellement dommageables. Un peu comme Autofiction pour Pedro Almodóvar, le film sur la création artistique sert d’alibi pour la réalisation d’oeuvres mineures. Ce n’est pas le cas de tous les films sur la création, comme peuvent l’attester des oeuvres comme Huit et demi de Federico Fellini ou Providence d’Alain Resnais, mais le sujet est tellement rebattu qu’il eût fallu une véritable intention artistique pour dépasser les limites d’une réalisation standard. On peut se demander si Steven Soderbergh, contrairement à un Quentin Tarantino, David Fincher ou surtout Paul Thomas Anderson, grands cinéastes de sa génération, est devenu une sorte de faiseur impénitent, cinéaste mineur, ayant depuis longtemps connu ses heures de gloire révolues, à la manière de son personnage, peintre dépassé, via une mise en abyme assez cruelle et sans pitié pour lui-même.

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RÉALISATEUR : Steven Soderbergh 
NATIONALITÉ : américaine
GENRE : comédie, drame
AVEC : Ian McKellen, Michaela Coel, James Corden, Jessica Gunning
DURÉE : 1h40
DISTRIBUTEUR : Dulac Distribution
SORTIE LE 10 juin 2026