Woyzeck : l’histoire d’un homme rendu fou de douleur

Le film est sélectionné au Festival International du Film de Cannes en 1979 pour la Palme d’Or. C’est la troisième participation de Klaus Kinski à un film de Werner Herzog. Il est l’adaptation d’une pièce inachevée de l’écrivain, dramaturge, révolutionnaire et scientifique Georg Büchner mort du typhus en 1837 à l’âge d’à peine vingt-trois ans, elle-même inspirée de l’histoire vraie d’un soldat de Leipzig en 1821. Woyzeck est en effet un simple soldat de l’infanterie en compagnonnage avec la jeune et belle Marie – Eva Mattes joue le personnage, elle qu’on a déjà vue dans La Ballade de Bruno du même Herzog en 1977, et qui obtient pour sa performance dans Woyzeck le prix du meilleur second rôle à Cannes. Woyzeck a l’air traqué, comme le dit son capitaine : sans cesse affairé, marchant à grands pas d’un lieu à un autre, il tient aussi le rôle de barbier auprès de son officier supérieur qui philosophe pendant qu’on le rase, reprochant au soldat son manque de vertu et de croyance en Dieu.

Woyzeck est en proie à des hallucinations auditives et son regard semble parfois perdu dans les lointains sans qu’on sache jamais ce qu’il y perçoit. Personnage fantasque, un peu fou sur les bords, à l’esprit du moins dérangé. Il est un pur objet de curiosité scientifique pour le médecin militaire qui l’ausculte, le contraignant à un régime drastique à base de pois, lui reprochant son manque de volonté, émettant l’idée – c’est sa grande théorie – que la volonté peut tout et par-dessus toutes choses corriger ou du moins contrôler la nature. Car Woyzeck est un être naïf au sens premier du mot, innocent comme la nature, qui laisse libre cours à ses impulsions, doutant cependant de ce qu’il faut faire ou ne pas faire, en proie à l’hostilité ou au mépris du monde extérieur, obéissant aux ordres. Et ce même monde en profite, comme Marie qui, en douce, trompe son ami avec le tambour-major, espèce de grand escogriffe, ne se privant pas de danser avec sa dulcinée à la barbe et au nez de ce pauvre Woyzeck qui n’en peut mais.


Dépossédé de son corps, maltraité, humilié, trahi, Woyzeck cherche un sens à ce qui lui arrive mais n’y parvient pas. Quête sans fin à l’issue de laquelle on ne peut que se perdre.

Alors ça tourne dans la tête du petit soldat qui se rend compte de la chose, lui qui adopte pourtant l’attitude du parfait mari et père de famille, offrant toute sa solde à Marie dès qu’il la perçoit. Cette dernière se laisse séduire par le prestige de l’uniforme et la prestance de son amant, victime de l’ennui mortel du quotidien qu’elle vit avec Woyzeck, une autre Emma Bovary en somme. A l’instar de Kaspar Hauser – autre héros de la filmographie de Herzog – Woyzeck se sait prisonnier du monde absurde dans lequel il vit. C’est un être doté d’une clairvoyance supérieure aux autres, une clairvoyance telle qu’elle peut mener à la folie, à la destruction et jusqu’à la mort. Dépossédé de son corps, maltraité, humilié, trahi, Woyzeck cherche un sens à ce qui lui arrive mais n’y parvient pas. Quête sans fin à l’issue de laquelle on ne peut que se perdre. Mais il ne peut s’en tenir à l’immobilisme, contraint qu’il est de regarder se dérouler le long fleuve absurde de la vie devant lui, et il se débat pour essayer de vivre.

Mais traité en cobaye par le médecin militaire aux discours creux qui se prévaut vaniteusement de son titre, humilié et en perte de repères – il perd ainsi le dernier abri où il pouvait se réfugier, c’est-à-dire son foyer imprégné de l’odeur et des traces laissées par son rival en amour – Woyzeck cherche à se confier à son camarade Andrès qui lui adresse en réponse un message de non-retour, lui conseillant de ne pas trop s’en faire. Mais il n’est pas homme à laisser les choses en l’état et c’est ainsi qu’il s’affirme aussi comme un héros cherchant à améliorer sa situation et à donner un sens à la vie et au monde. Kinski incarne à merveille son personnage, fatigué et torturé intérieurement – il sort à peine du tournage de Nosferatu – rendant sensible la tristesse profonde du personnage. Et Herzog est en empathie avec son personnage, prenant son parti, restant près de lui, sobre dans sa manière de le filmer et éloigné de tout pathos. Encore une histoire traduisant le pessimisme noir de son auteur ici merveilleusement sublimé par le film.

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RÉALISATEUR : Werner Herzog
NATIONALITÉ : Allemagne de l'Ouest
GENRE : Drame historique
AVEC : Klaus Kinski, Eva Mattes, Wolfgang Reichmann
DURÉE : 1h20
DISTRIBUTEUR : Potemkine Films
SORTIE LE 22 avril 2026