Truly naked : sex education

La pornographie s’avère un sujet délicat à manier. Trop facile serait la tentation de s’abaisser au graveleux et au sordide, plus difficile serait de s’intéresser à l’aspect humain des choses, sans dévaloriser les personnes qui s’y adonnent comme performeurs ou simples spectateurs. Un grand metteur en scène est pourtant arrivé à un point d’équilibre miraculeux dans le traitement de ce sujet ô combien glissant : Paul Thomas Anderson qui a su allier le loufoque et le tragique dans Boogie Nights en décrivant un univers bien moins scabreux qu’il n’y paraît. Depuis, les spectateurs ont eu droit à The Deuce de David Simon, tentative plutôt réussie dans les séries HBO, ainsi que plus récemment Pleasure de Ninja Thyberg qui fait partie de la Sélection Officielle du Festival de Cannes 2020, celui qui n’a jamais eu lieu. S’il n’était pas sorti en pleine période Covid, le film aurait sans doute engendré un scandale retentissant, car il a bénéficié de l’appui de certains acteurs et actrices de l’industrie porno, en dénonçant des travers réels provenant d’expériences vécues. A son échelle, Truly naked, également réalisé par une femme, Muriel d’Ansembourg, néerlandaise d’origine, se penche sur un créateur de contenus web, acteur porno, qui se fait filmer par son fils adolescent dans l’exercice de son activité, sa « petite entreprise qui ne connaît pas la crise » a priori…

Alec, un adolescent introverti à la voix douce, a toujours vu la vie à travers le prisme de la petite entreprise pornographique de son père, leur maison faisant office de décor. Depuis la mort de sa mère, il s’intéresse de plus en plus à l’entreprise familiale, filmant et éditant le contenu produit et interprété par son père rusé, Dylan. Quand ils quittent Londres pour s’installer dans une paisible ville balnéaire, Alec espère prendre un nouveau départ, en essayant de se faire des amis sans révéler sa vie peu conventionnelle. Les choses changent lorsqu’il rencontre sa camarade de classe Nina, une fille farouchement indépendante, avec qui il doit préparer un exposé sur l’addiction au sexe en ligne…

Truly naked touche assez juste dans la confrontation des représentations et la redéfinition d’une sexualité affranchie des codes avilissants et abêtissants,

Il ne s’agit donc pas ici de l’industrie hollywoodienne du porno décrite dans Pleasure, avec grand renfort de critiques acerbes et de clins d’oeil réjouissants, mais d’une mini-entreprise de contenus web, tels les sites Onlyfans ou Mym, qui fonctionnent par abonnements individuels. Le film commence très fort par une scène de tournage porno, interprétée par Dylan, acteur vieillissant dans la cinquantaine, et Lizzie, performeuse indépendante, scène qu’on découvrira filmée par le propre fils de Dylan, Alec, jeune adolescent introverti et méticuleux. Une heure plus tard, une autre scène réunira les mêmes, accompagnés d’une pieuvre, afin d’augmenter les chiffres de visionnage ou de vente, scène particulièrement gratinée pour les performeurs qui y participent. Pourtant, à l’exception d’une ou deux autres scènes (une séance de photos pour Lizzie et l’initiation douloureuse d’une débutante, Rose), le film ne joue pas la carte du scandale et de la provocation faciles.

Si le film est certainement à déconseiller aux âmes sensibles, selon l’expression consacrée, aux yeux trop chastes ainsi qu’aux personnes se trouvant en-dessous de 16 ans, il s’inscrit pourtant dans une certaine bienveillance et une volonté humaniste de compréhension de chacun. On pourrait même dire que, à partir de la rencontre entre Alec et Nina, adolescents en quête d’un nouveau vocabulaire et de concepts inédits pour définir la sexualité d’aujourd’hui, l’opposition assez basique et cliché entre le sexe mécanique et dépourvu d’âme et l’amour romantique et sensible reste largement à l’ordre du jour, alors que le film aurait pu s’amuser à inverser les polarités et à redéfinir les frontières. Parfois Truly naked n’est d’ailleurs pas très loin de basculer dans l’idylle adolescente banale, ouvertement sentimentale et peu novatrice.

Pourtant le film pose aussi d’excellentes questions, en introduisant ce personnage de jeune adolescente féminine, Nina, peu portée sur la pornographie, qui souhaite comprendre en quoi cela consiste vraiment. Lors d’une conversation avec Lizzie (Alessa Savage, véritable actrice porno), elle comprendra que tout cela n’est en fait que l’émanation d’un patriarcat triomphant mais qu’il serait trop facile « d’observer tout cela en féministe, du banc ». Il convient aussi de s’engager directement dans l’action, ce qu’elle finit par faire, en se confrontant à Dylan, sous les yeux hallucinés d’Alec. Dans une autre scène, l’initiation de Rose, face à une jeune blonde qui souhaitait être émoustillée et connaître le grand frisson, Dylan mettra en lumière l’immense différence entre sexe et amour, et expliquera que tout est question de business, de gain et de rendement, dans son activité. Ce qui débouchera sur un duel de godemichets assez cocasse entre Alec et Dylan qui s’achèvera sur l’anéantissement du père, faisant comprendre à quel point son fils a été traumatisé par cette luxure permanente imposée.

Dans le cadre d’une approche fondamentalement humaniste, quand le film échappe à ses tentations fleur bleue, Truly naked touche assez juste dans la confrontation des représentations et la redéfinition d’une sexualité affranchie des codes avilissants et abêtissants, grâce à un engagement plutôt remarquable de sa réalisatrice et de ses interprètes.

3.5

RÉALISATRICE : Muriel d'Ansembourg 
NATIONALITÉ : britannique, belge, néerlandaise
GENRE : drame
AVEC : Caolán O'Gorman, Safiya Benaddi, Andrew Howard, Alessa Savage
DURÉE : 1h42
DISTRIBUTEUR : Shellac
SORTIE LE 15 avril 2026