Le cinéma a souvent représenté le racisme, parfois avec force, parfois avec simplification. Plus rarement, il s’est regardé lui-même — comme industrie, comme dispositif — capable d’en produire, d’en reconduire les logiques. D’un côté, un lot innombrable de comédies françaises, qui n’ont cessé de se justifier elles-mêmes, rejouant des stéréotypes sous couvert de désamorçage — « j’ai un ami noir… », « j’ai un gendre arabe… » — comme si l’énonciation suffisait à neutraliser ce qu’elle reconduit. De l’autre, des films qui ont ouvert une brèche, de La Noire de… à Get Out, en déplaçant la question : non plus seulement montrer le racisme, mais interroger les places, les regards, les structures qui le rendent possible. Le problème n’est plus seulement ce qui est représenté, mais depuis où l’on regarde. C’est dans cet écart — entre discours et position — que s’inscrit Gavagai, et autres malentendus d’Ulrich Köhler.
Le titre engage déjà une méthode. Gavagai — emprunté à la philosophie du langage — dit l’impossibilité de fixer un sens stable ; « et autres malentendus » en déploie les effets. Le film ne cherchera pas à résoudre ces écarts, mais à les faire travailler.

Dès l’ouverture, cette logique s’incarne presque brutalement : à quoi assiste-t-on exactement ? À une scène de tournage, celle d’une adaptation contemporaine de Médée. Un bateau chargé d’un exotisme un peu factice, des enfants supposés porter la tragédie… en gilets de sauvetage (photo ci-dessus). Très vite, le dispositif se dérègle. La metteuse en scène s’agace, force, cherche une intensité qui lui échappe, brusque son actrice jusqu’à la jeter à l’eau. Le plateau apparaît alors pour ce qu’il est : un espace profondément politique, traversé de rapports de force, où chacun occupe une place assignée — avec son degré d’autorité, de visibilité, de précarité. Autour, tandis que le calme revient difficilement, les positions se fissurent : figurants relégués à leur fonction, beau-père de l’acteur principal maintenu à la marge et qui s’en offusque, début de fronde vite ramenée à des enjeux plus concrets — manger, tenir, exister un peu dans le cadre. Le tragique est là, mais déplacé : moins dans la fiction que dans l’organisation même de ce qui la rend possible.
À partir de là, le film déplie sa logique. Multiplicité des langues d’abord — allemand, anglais, français — comme autant de régimes de sens partiels. Multiplicité des temps ensuite : le tournage, la présentation du film avec ses discours et ses questions-réponses, et, en creux, la troisième strate — celle de la Médée rejouée. Ces niveaux ne s’additionnent pas, ils se frottent. Le film avance dans cet entrelacs, où rien ne coïncide tout à fait.
Dans cet espace, les personnages — portés avec précision par Maren Eggert et Jean-Christophe Folly — rejouent, malgré leur amour, des rapports de pouvoir discrets. Une scène, plus tard, en amont d’une projection, en condense les lignes : un maître d’hôtel blanc apprend à nouer un nœud papillon au personnage de Folly, sous le regard d’Eggert. Geste anodin, presque attentionné — mais qui suppose aussi une incompétence préalable, comme si certaines manières ne lui appartenaient pas d’emblée. Le film n’insiste pas ; il laisse affleurer ce léger déséquilibre.

Plus tôt, à l’hôtel, Nourou est soumis à un contrôle au faciès. Lui cherche à passer, à ne pas prolonger. Maja, au contraire, s’empare de la situation : exige des excuses, relance, insiste auprès de la direction de l’hôtel — sans réellement demander à Nourou ce qu’il souhaite. Qu’on lui fiche la paix semble vouloir exprimer son visage… L’attention première se veut juste, mais Maja parle à la place de l’autre, impose une scène. Une forme d’engagement qui reconduit une asymétrie : agir pour, sans partir de. Tout un programme. C’est là que le film touche quelque chose de plus profond — un racisme diffus, indissociable de réflexes hérités du colonialisme, où l’on prend en charge l’autre tout en le dépossédant de sa propre voix, le tout au nom de lutte contre le racisme.
Ulrich Köhler filme ces écarts avec retenue : plans ouverts, durée tenue, rien ne vient assigner un sens. Ce qui aurait pu être un très grand film vient ici buter à une limite : l’exposition à l’écran de l’adaptation du mythe de Médée. D’un côté, tout ce qui relève du tournage — ses ratés, ses tensions — reste vivant, imprévisible. De l’autre, les scènes de Médée, rejouées frontalement, figent le geste. Le mythe, ainsi exposé, devient illustration.
Gavagai, et autres malentendus avance ainsi sur une ligne fragile. Inégal, parfois trop appuyé, souvent très fin, mais toujours traversé par une intuition juste : les rapports de domination ne disparaissent pas, ils se déplacent, s’infiltrent dans les gestes les plus anodins. Le film touche à ce point sensible : lutter ne protège pas de reproduire — il arrive même que l’on reconduise, autrement, ce que l’on croyait défaire.
RÉALISATEUR : Ulrich Köhler
NATIONALITÉ : allemande
GENRE : drame
AVEC : Jean-Christophe Folly, Maren Eggert, Nathalie Richard
DURÉE : 1h31
DISTRIBUTEUR : New Story
SORTIE LE 8 juillet 2026


