Le thriller paysan est une sous-catégorie du drame social qui semble progressivement prendre une place de choix dans les salles françaises. Ce genre popularisé en 2017 par les trois César de Petit Paysan d’Hubert Charuel (dont celui du meilleur premier film), s’est affirmé comme un débouché cinématographique intéressant, notamment pour les jeunes auteurs, avec des oeuvres telles que Au Nom de la terre d’Edouard Bergeon, La Terre des hommes de Naël Marandin ou encore plus récemment Vingt Dieux de Louise Courvoisier (lui aussi meilleur premier film aux César). La Guerre des prix, premier long-métrage d’Anthony Dechaux nous plongeant dans l’univers féroce des négociations commerciales entre la grande distribution et ses fournisseurs, vient s’ajouter à cette liste.
Audrey (Ana Girardot), fille d’agriculteurs et cheffe de rayon dans un hypermarché en province, se voit propulsée à la centrale d’achat de son enseigne de grande distribution afin d’y défendre la filière bio et locale. Elle doit faire équipe avec Bruno Fournier (Olivier Gourmet), propriétaire de deux des plus gros magasins de la marque et négociateur aux méthodes redoutables. Alors que l’exploitation laitière de son frère Ronan (Julien Frison) est en danger et qu’elle commence à nouer une relation avec Axel (Jonas Bloquet), commercial chez un grand industriel, Audrey est tiraillée entre ses convictions et les impératifs de rentabilité imposés par sa direction, au sein d’un système impitoyable.
Si La Guerre des prix est un thriller implacable, c’est aussi un drame social qui se veut quasi-documentaire, et s’inscrit dans un contexte de tensions exacerbées entre l’exécutif et un monde agricole de plus en plus exsangue.
La Guerre des prix est construit comme un thriller, avec son lot de rebondissements qui nous tiennent en haleine jusque dans les derniers instants, soutenus par la très bonne bande originale de Benjamin Grossmann. Faire d’une histoire de négociation sur le prix des pots de yaourts un film à suspens est un petit tour de force. Mais si cela fonctionne si bien, c’est qu’Anthony Dechaux vient du monde de l’entreprise et maîtrise parfaitement son sujet. Si le film met un coup de projecteur sur le monde agricole, sa grande force réside dans l’hyper-réalisme de ses scènes de bureaux, avec des dialogues ciselés et des couleurs froides qui ne sont pas sans nous faire penser à la série Mr. Robot et sa représentation très pertinente du monde de la grande entreprise. Le réalisateur ne soigne pas seulement l’exécution, il pose aussi les bonnes questions, ne se satisfaisant pas du simple débat manichéen grandes entreprises contre petits exploitants, mais cherchant à gratter plus en profondeur les motivations de chaque partie : jusqu’où les distributeurs peuvent aller pour défendre le pouvoir d’achat des consommateurs, quand la compression des marges met des filières entières d’exploitants dans la difficulté ?
Le casting représente une autre force du film, des seconds rôles (Aurélia Petit, Yannick Choirat, Camille Moutawakil) aux têtes d’affiche. On peut notamment applaudir la performance très réussie d’Ana Girardot (peut-être sa meilleure à date), qui porte le film sur ses épaules frêles mais déterminées. Dans sa férocité, son ambition et sa détermination, on retrouve un peu de son personnage de Marie Kinsky dans La Fièvre ; dans sa solitude et ses doutes, on repense à Deux moi de Cédric Klapisch. Le rôle de Fournier va comme un gant au belge Olivier Gourmet (qu’on avait justement déjà vu dans un autre film du genre, La Terre des hommes, mentionné plus haut) : monolithique, impassible, imperturbable, il se tient debout durant tous ses échanges, écrasant ainsi tant intellectuellement que physiquement ses interlocuteurs. Son jeune compatriote Jonas Bloquet, qu’on avait découvert dans le très bon La Nuit se traîne de Michiel Blanchart, joue parfaitement le rôle du contrepoids moral Axel, trop tendre négociateur, artiste dans l’âme, rongé par la culpabilité de travailler dans un milieu qui mine les relations humaines qu’il cherche à nouer. Mais c’est un autre Belge qui crève l’écran, en la personne de Julien Frison de la Comédie-Française, révélé dans Le Théorème de Marguerite d’Anna Novion (pour lequel il avait été nommé en tant que meilleur espoir aux César). Avec son regard mélancolique, son air presque résigné mais nourri d’un mince espoir qui semble le tenir à flot, il vient incarner à lui seul l’état d’esprit d’un monde paysan qui se sent abandonné mais ne cesse jamais de se battre.
Car si La Guerre des prix est comme on l’a dit un thriller implacable, c’est aussi un drame social qui se veut quasi-documentaire, et s’inscrit dans un contexte de tensions exacerbées entre l’exécutif et les syndicats d’un monde agricole de plus en plus exsangue, après déjà trois hivers de manifestations dans tout le pays. Comme le fait justement remarquer Axel à Audrey : les négociations, en apparence féroces, ne sont qu’un cirque. Après les joutes verbales d’usage lors desquelles les pouvoirs publics jouent le rôle d’arbitre, patrons des grandes enseignes de distribution et industriels se retrouvent pour sabler le champagne dans les mêmes salons. Et ce sont les petits exploitants qui trinquent. Car on a beau avoir des convictions, comme le dit Fournier à Audrey, à la fin, c’est toujours une question d’argent.
RÉALISATEUR : Anthony Dechaux
NATIONALITÉ : Française
GENRE : Thriller, drame social
AVEC : Ana Girardot, Olivier Gourmet, Julien Frison
DURÉE : 1h36
DISTRIBUTEUR : Diaphana Distribution
SORTIE LE 18 mars 2026


