To Kill the Beast : voyage au bout de la jungle !

Premier long métrage de la réalisatrice argentine Agustina San Martin, après notamment son troisième court-métrage, Monster God, qui avait remporté la Mention spéciale du jury lors du Festival de Cannes en 2019, ce film s’inscrit dans une tendance assez récente et plutôt fructueuse : à savoir, l’émergence d’une jeune génération de cinéastes latino-américains n’hésitant pas à réinvestir les codes du cinéma de genre, sur fond de découverte des sens et de sensualité hypnotique.

Ce film s’inscrit dans une tendance assez récente et plutôt fructueuse : à savoir, l’émergence d’une jeune génération de cinéastes latino-américains n’hésitant pas à réinvestir les codes du cinéma de genre, sur fond de découverte des sens et de sensualité hypnotique.

A la frontière de l’Argentine et du Brésil, Emilia, 17 ans, recherche ardemment son frère disparu. Son périple la mène dans l’hôtel de sa tante au cœur de la jungle tropicale, hanté par une bête monstrueuse, qui, selon les mythes et croyances locales, serait l’incarnation protéiforme d’un esprit diabolique. Entre réalité et mythe, culpabilité et éveil de sa sexualité, Emilia va devoir affronter son passé.

La cinéaste a puisé dans ses cauchemars les imaginaires que l’on voit à l’écran en confectionnant des images comme des peintures oniriques. A ce titre, le plan d’ouverture du long métrage est sublime : la jungle et ses bruits, éclairée par une pleine lune. Très vite, on comprend que la jungle qui va être traversée par Emilia est un espace certes sauvage, mais aussi métaphorique empruntant les chemins du conte et de la rêverie. La notion de frontière est également abordée : « Ici, la frontière n’est rien d’autre qu’une ligne sur une carte », peut-on entendre dans la première partie de son périple. Un concept qui peut aisément s’appliquer au film lui-même qui brouille constamment la frontière entre les genres, mêlant le réalisme à l’onirisme, associant le magique au fantastique, voire au fantasmagorique (puisqu’il est question de la menace d’une bête mystérieuse évoquée par le titre, fantôme d’un homme maléfique). Il en va de même pour le personnage du frère, invisible à l’écran, qui s’est littéralement évaporé.

Impossible pour le cinéphile averti de ne pas penser à l’influence de Apichatpong Weerasethakul (auteur du palmé Oncle Boonmee ou plus récemment du sublime Memoria, qui voyait l’actrice Tilda Swinton s’enfoncer dans la jungle colombienne)

Des lieux permettent de nourrir cet imaginaire proposé par To Kill the Beast, à l’image de l’hôtel tenu par Inès, la tante de l’héroïne. Un endroit abandonné, hébergeant peu de monde, étrange, jouant lui-aussi le rôle de poste-frontière ou d’avant-poste. Il convient dès lors de saluer le travail opéré au niveau technique : une grande attention est ainsi portée aux sons, aux bruitages, à la lumière et à la musique. Impossible pour le cinéphile averti de ne pas penser à l’influence du Thailandais Apichatpong Weerasethakul (auteur du palmé Oncle Boonmee ou plus récemment du sublime Memoria, qui voyait l’actrice Tilda Swinton s’enfoncer dans la jungle colombienne). La mise en scène est au diapason, avec des plans incroyables comme celui où la caméra est placée sur le dos d’un buffle, dont les pas sont lents et accompagnés par des percussions. D’une certaine manière, ces éléments techniques permettent au spectateur, qui s’en donne la peine et en accepte le principe, de « rentrer » dans cette jungle, de s’y sentir complètement immergé, entre rêve et réalité, comme plongé dans un sommeil profond mais troublé.

Les corps (ici féminins) sont d’ailleurs filmés magnifiquement, ainsi que la peau suave et moite, comme contaminée par l’environnement immédiat.

Pour finir, et c’est l’un des aspects les plus passionnants et réussis du film, l’Argentine Agustina San Martin filme aussi un éveil à la sexualité, une découverte des sens, une quête intérieure. Les corps (ici féminins) sont d’ailleurs filmés magnifiquement, ainsi que la peau suave et moite, comme contaminée par l’environnement immédiat. La réalisatrice parle d’exorcisme dans la note d’intention : « En pleine quête intérieure, elle tombe amoureuse d’une fille. Sans le moindre mélodrame entre elle, sans explication inutile, ce simple lien humain lui révèle sa propre puissance. »

En conclusion, il s’agit bien d’une œuvre fascinante, s’apparentant à un conte magique et sensuel, et qui révèle une cinéaste talentueuse dont on guettera avec une certaine impatience le deuxième long métrage.

4

RÉALISATEUR :  Agustina San Martin
NATIONALITÉ : Brésil, Argentine, Chili
AVEC : Tamara Rocca, Ana Brun, João Miguel
GENRE : Drame, Thriller, Fantastique
DURÉE : 1h20
DISTRIBUTEUR : Jour2Fête
SORTIE LE 13 juillet 2022