Signes de vie : portrait d’un homme fou rebelle à un monde insensé

C’est le premier long-métrage de Werner Herzog qui, en 1968, est déjà un vieux baroudeur qui a multiplié les métiers (soudeur, gardien de parking) et voyagé à travers le monde (de l’Angleterre au sud du Soudan) afin de monter sa propre société de production en 1963 – la Werner Herzog Filmproduktion – qu’il dirige pendant de nombreuses années seul depuis son appartement avec un téléphone et une machine à écrire. En 1964, il obtient le prix Carl Mayer de la ville de Graz en Autriche pour le scénario de Signes de vie. L’histoire repose sur un fait historique relatant l’histoire d’un soldat fou retranché dans un fort et est proche du récit qui en est fait par l’écrivain allemand Achim von Arnim en 1818 sous le titre L’invalide fou de Fort Ratonneau, l’intrigue se déroulant à Marseille. Mais dans le film de Herzog nous sommes en Grèce, sur l’île de Cos, où Stroszek, un officier allemand de la Seconde Guerre mondiale, est affecté à la garde d’un château, après avoir été transféré en urgence suite à ses blessures. Etrangement, Stroszek sera également le nom du personnage principal de La Ballade de Bruno, ainsi que le titre original du film précité.

Il y emménage avec sa femme grecque épousée depuis peu ainsi que deux soldats, Meinhard et Becker. Très vite, le petit groupe trouve ses marques mais le temps se fait long et à part repeindre les portes et piéger, pour les attraper, les blattes qui envahissent les lieux, il n’y a pas grand-chose à faire. Le lieu pourtant y a laissé quelques traces historiques telle une inscription rédigée en grec ancien et que Becker, qui a une formation de philologue, va tenter de traduire en vain : le château garde ses mystères. Et également ces pierres, vieilles de deux millénaires. Nous sommes transportés dans le temps et dans un no man’s land où l’Histoire semble s’être arrêtée. On apprend par la voix off que c’est une des rares villes de la région à n’avoir point été bombardée. Comme si le monde extérieur avait décidé de l’ignorer. Quelques plans pourtant nous mettent en contact avec la population : assis à la terrasse d’un café, Meinhard et Stroszek bavardent ensemble interpellés par un tzigane étrange qui dit être le roi d’une tribu dont il a perdu la trace. Lui aussi est donc un étranger perdu au milieu de cette guerre. Et puis il y a les enfants du port avec lesquels Stroszek tente dans une langue maladroite d’échanger.


C’est l’histoire d’un homme destiné à une solitude existentielle et voué à combattre les forces cosmiques qu’il aspire à dépasser.

Dans l’ensemble, rien ne semble devoir se passer et les habitants vaquent, indifférents, à leurs affaires. Alors, Stroszek s’adresse au commandement qui lui confie une mission de routine. Assisté de Meinhard, il effectue une patrouille à travers les espaces désolés d’une plaine quasi désertique – rencontre avec un vieux paysan et sa femme qui leur offrent à boire de leur eau, mais ils n’ont rien à manger, disent-ils ; la petite fille chante à peu près une comptine et voilà tout. Soudain ils arrivent au sommet d’une colline où le paysage se découvre : longues enfilades d’éoliennes à perte de vue dont les pales tournent dans le vent comme les pensées de Stroszek tournent en rond dans sa tête. Le voilà pris de folie brandissant son arme contre un ennemi invisible. De là, revenu au fort, il s’en prend à Meinhard qu’il accuse de l’avoir dénoncé au commandement et pourchasse tout le monde en menaçant de leur tirer dessus. Il peut dès lors régner en maître sur le fort, empêchant quiconque de s’en approcher.

Le village est en alerte et les autorités peinent à trouver une solution à la situation. C’est l’histoire d’un homme destiné à une solitude existentielle et voué à combattre les forces cosmiques qu’il aspire à dépasser. Le plus étonnant est que rien extérieurement ne tend à venir annoncer la crise si ce ne sont les stridulations incessantes des insectes qui envahissent la bande-son à rendre fou. Et le point d’interrogation que constitue ce village, la situation d’attente désespérée où se trouvent les personnages. Le trouble s’immisce secrètement dans la tête de Stroszek jusqu’à exploser comme les feux d’artifice qu’il lance depuis les remparts. L’intrigue met cependant du temps à se dévoiler. C’est que le scénario cherche à souligner le caractère étrange voire improbable de la situation pour mieux ménager l’effet de bouleversement qu’amène la crise du personnage principal. Comme cette rencontre avec un pianiste allemand jouant du Chopin derrière une porte entrouverte et avec lequel Stroszek aura une brève conversation, ce roi tzigane perdu au sein de l’immensité du monde, et ces villageois qui font comme si de rien n’était et continuent leur train-train quotidien sans but. Itinéraire d’un rebelle qui se bat contre l’absurdité du monde.

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RÉALISATEUR : Werner Herzog
NATIONALITÉ : Allemagne de l'ouest
GENRE : Drame
AVEC : Peter Brogle, Wolfgang Reichmann, Wolfgang von Ungern-Sternberg
DURÉE : 1h30
DISTRIBUTEUR : Potemkine Films
SORTIE LE 22 avril 2026