Comme l’a indiqué Iris Knobloch, Présidente du Festival de Cannes, dans un contexte politique et militaire aussi grave et peu rassurant que celui que nous vivons, il serait légitime de se demander pourquoi on s’intéresserait au Festival de Cannes. Or le Festival de Cannes, comme elle l’a justement rappelé, est né deux fois en 1939 et 1946 pour nous rappeler à quel point nous sommes humains et de nous en souvenir pour toujours. Comme elle l’a dit, « on y entre parfois seul ; on en sort la plupart du temps plus proches les uns des autres« . Le cinéma comme remède à la guerre et à la dépression qui en découle, beau programme pour ce 79ème Festival de Cannes.
Comme le dit également Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes, le cinéma est loin d’être mort, contrairement à ce que pouvaient prophétiser dans les années 80 Jean-Luc Godard, Serge Daney, voire Wim Wenders : 2541 longs métrages venant de 141 pays ont été vus cette année par le comité de sélection, soit 1 000 de plus qu’en 2016. Selon lui, dans cette sélection, il existe cette année « des choses très belles, des films très intelligents, montrant un très haut niveau de pensée, nous disant ce qu’est le monde contemporain« , mettant en valeur la vie en groupe, à travers la douceur, la nature, les chansons, la famille, etc.
Plus prosaïquement, le cinéphile pourra constater que cette sélection poursuit le mouvement amorcé à partir de l’année dernière, soit un renouvellement naturel des générations. Les grands maîtres tournent plus rarement ; d’autres metteurs en scène plus jeunes prennent leur place, héritent de la pleine lumière et construisent une oeuvre qui fera ensuite référence comme celles de leur prédécesseurs. On ne peut en effet plus guère faire le reproche à Thierry Frémaux de se reposer sur une politique des auteurs abonnés. Cette année en 2026, sur 21 films sélectionnés en compétition, onze viennent de metteurs en scène primo-entrants qui n’avaient jamais été sélectionnés. Mais explorons plus en détail cette compétition de la Sélection Officielle.
Le cinéma français en force

Il est difficile de ne pas constater une certaine hégémonie française : un quart de la compétition est strictement français (Charline Bourgeois-Tacquet, Arthur Harari, Léa Mysius, Emmanuel Marre, Jeanne Herry) mais cet ensemble déjà imposant se gonfle de trois unités supplémentaires avec les films français de cinéastes étrangers, Moulin de Laszlo Némès, Soudain de Ryusuke Hamaguchi, avec Virginie Efira et Histoires parallèles d’Asghar Farhadi, avec Isabelle Huppert, Vincent Cassel et encore Virginie Efira, ce qui fait passer le total à plus du tiers environ de la compétition, sans même compter l’ouverture La Vénus Electrique de Pierre Salvadori, hos compétition. Dans ces huit films figurent les actrices françaises en vogue du moment, récemment nommés aux César : Adèle Exarchopolos (Garance de Jeanne Herry), Léa Drucker et Mélanie Thierry (La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet), Léa Seydoux (L’Inconnue d’Arthur Harari), Hafsia Herzi (Histoires de la nuit de Léa Mysius, d’après le roman de Laurent Mauvignier, récent Prix Goncourt pour Dans la maison vide), Virgine Efira (Soudain, Histoires parallèles) et l’éternelle Isabelle Huppert (Histoires parallèles). Dans les cinq films du quota français originel, il est possible de se demander lesquels seront distingués pour leur interprétation, en particulier féminine, et ceux qui permettront à leurs autrices ou auteurs d’effectuer une « Justine Triet », soit en un film, de devenir un metteur en scène indispensable et incontestable. Sans avoir vu les films, on ne s’aventurera pas à départager Jeanne Herry, Léa Mysius et Charline Bourgeois-Tacquet (même si les deux premières semblent a priori les hypothèses les plus favorables), tant le Festival de Cannes a été propice aux surprises les plus invraisemblables. Néanmoins une énorme curiosité va sans doute entourer L’Inconnue d’Arthur Harari, avec Léa Seydoux et Niels Schneider, inspiré d’un roman graphique, dont le point de départ, à grand renfort de substitution de personnalité et de schizophrénie, semble rappeler The Substance de Coralie Fargeat. Frémaux évoque au sujet de L’Inconnue un des films les plus disputés au sein du comité de sélection et une possible bataille d’Hernani comparable à celles de L’Avventura et de La Dolce Vita, On a hâte d’y être.
Le cinéma américain en berne

On peut se demander si cette mise en avant du cinéma français n’est pas également due à une grande discrétion du cinéma américain, par effet de vases communicants. Frémaux, en préambule, a d’ailleurs prévenu que cette année, les majors américaines ne seraient pas au rendez-vous, contrairement aux années précédentes où Top Gun : Maverick, Furiosa, Killers of the flower moon, Mission : Impossible : the final reckoning avaient fait les belles heures des amateurs de spectacle hollywoodien. Par conséquent, cette année, on ne pourra pas trop compter, à moins d’immenses surprises, sur L’Odyssée de Christopher Nolan ou Disclosure day de Steven Spielberg qui ont sans doute emprunté d’autres chemins de promotion. Seul en compétition pour l’instant, apparaît The Man I love d’Ira Sachs, digne représentant du cinéma indépendant américain, sur la vie au temps du Sida dans les années 80, ce qui peut paraître un peu mince. Thierry Frémaux promet néanmoins un film qui ne se trouve pas dans la sélection mais qui devrait y être dans quelques jours, dans les compléments de sélection. Selon toute probabilité, il ne pourrait s’agir que de Paper tiger de James Gray, avec Adam Driver, Scarlett Johansson et Miles Teller, ce qui permettrait de rehausser légèrement le taux de participation du cinéma américain, très faible cette année.
Les cinéastes asiatiques en embuscade

Est-ce parce que Park Chan-wook est président du jury? Cette année, contrairement à l’année dernière, les cinéastes asiatiques sont plutôt bien représentés en compétition, en particulier du côté du Japon. Trois grands cinéastes japonais viennent en délégation : Hirokazu Kore-eda (Sheep in the box, avec un synopsis assez proche de A.I. : intelligence artificielle de Steven Spielberg), Koji Fukada (Quelques jours à Nagi, dont le scénario semble assez correspondre à la description de la beauté entrevue dans les films cette année par Frémaux) et Ryusuke Hamaguchi (Soudain, dont nous avons déjà parlé, sur la vie dans un EHPAD en région parisienne). Pourtant la grande surprise, c’est sans doute la présence en compétition de Hope de Na Hong-jin, l’auteur sud-coréen de thrillers cultes (The Chaser, The Murderer, The Strangers). Thierry Frémaux évoque à son sujet un film qui se métamorphoserait au fil de son déroulement, une sorte de film mutant, avec au milieu d’un casting coréen, la présence intrigante de Michael Fassbender et d’Alicia Vikander. Là aussi, l’impatience est avérée.
L’Europe et les cinéastes en quête de Palme d’or

Le reste de la sélection concerne essentiellement des cinéastes européens, avec un accent particulier sur l’Espagne, après le coup d’éclat l’année dernière réussi par Sirāt d’Oliver Laxe. Le grand patron Pedro Almodóvar (Autofiction, déjà sorti en Espagne et qui sortira en France le 20 mai pendant le Festival) qui a choisi cette fois-ci des acteurs peu habituels dans sa filmographie (Barbara Lennie et Victoria Luengo), est accompagné par des cinéastes de la génération suivante, dans la quarantaine, Rodrigo Sorogoyren (L’Etre aimé, avec Javier Bardem et à nouveau Victoria Luengo) et Javier Calvo et Javier Ambrossi (La Bola Negra, avec une apparition de Penelope Cruz, la muse de Pedro, que Frémaux promet inoubliable). Deux réalisatrices seront également présentes : Marie Kreutzer (Corsage) pour l’Autriche, avec Gentle Monster, une étrange histoire de couple, bénéficiant de la présence de Léa Seydoux, et Valeska Grisebach (L’Aventure rêvée), produite par Maren Ade (Toni Erdmann). Enfin quatre cinéastes européens complètent la sélection : l’un, Cristian Mungiu, cinéaste roumain, est un habitué de la compétition et a déjà remporté la Palme d’or avec 4 mois, trois semaines et deux jours en 2007. Avec Fjord, il expérimente un casting totalement inédit pour lui : Sébastien Stan (le Donald Trump de The Apprentice) et Renate Reinsve, la muse norvégienne des récents Joachim Trier (Julie (en douze chapitres) et Valeur sentimentale). Il pourrait très bien rééditer l’exploit de remporter la Palme d’or, presque vingt ans après sa première, avec l’histoire d’un couple roumano-norvégien aux principes d’éducation peut-être trop traditionnels. Les trois autres ont tous reçu des honneurs divers au Festival de Cannes et sont des postulants sérieux pour la Palme d’or : Lukas Dhont (Caméra d’or pour Girl, Grand Prix du jury pour Close), jeune cinéaste belge de 34 ans, présente son troisième film, Coward, film d’époque et de guerre, sur la Première Guerre Mondiale ; Pawel Pawlikowski, metteur en scène polonais (Ida, Oscar du meilleur film étranger en 2015, Cold War, Prix de la mise en scène à Cannes en 2018), propose Fatherland , oeuvre en noir et blanc comme ses deux précédents films, sur le retour de Thomas Mann en terre allemande, qu’il avait fuie à l’arrivée au pouvoir des nazis, avec Hanns Zischler, Sandra Hüller, August Diehl ; enfin Andreï Zviaguintsev (Prix du Scénario pour Léviathan en 2014, Prix du jury pour Faute d’amour en 2017) , cinéaste russe ayant quitté la Russie, met en scène avec Minotaure la vie d’un chef d’entreprise en Russie en 2022 qui va basculer dans la violence. Si on rajoute donc Pedro Almodóvar et James Gray (potentiel sélectionnable) qui n’ont jamais vaincu le signe indien, en dépit d’un nombre remarquable de sélections en compétition, cela constitue un nombre impressionnant de prétendants sérieux à la Palme d’or, récompense qu’ils n’ont jamais remportée.
Les autres sections, les oubliés, les pronostics

Cet article est essentiellement centré sur la compétition de la Sélection Officielle. Pourtant les autres sections offriront certainement leur lot de bonnes surprises. Citons presque au hasard par exemple dans Un Certain regard son film d’ouverture Teenage sex and death at camp miasma de Jane Schoenbrun, un film d’horreur avec Hannah Eibinder, la star de Hacks et Gillian Anderson, Les Eléphants dans la brume de Abinash Bikram Shah, premier film népalais sélectionné à Cannes, Club Kid, premier film de Jordan Firstman, avec Cara Delevingne, Quelques mots d’amour de Rudi Rosenberg, avec Hafsia Herzi, De toutes les nuits, les amants de Yukiko Sode, sans doute le plus beau titre des films de la Sélection officielle, en espérant que le film sera un peu à la hauteur. Pour le hors compétition, on sera sans doute intéressé par L’Abandon de Vincent Garencq sur le destin tragique de Samuel Paty, le retour d’Agnes Jaoui dans L’Objet du délit sur #MeToo à l’opéra, ainsi que par le nouveau Nicolas Winding Refn, Her private hell, avec Sophie Thatcher, Quant aux séances de minuit, c’est évidemment le refuge des marginaux et excentriques : Quentin Dupieux (Full Phil avec Kristen Stewart, Woody Harrelson), Bertrand Mandico (Roma Elastica, avec Marion Cotillard et Noémie Merlant), Marion Le Coroller (Sanguine, premier film à la Ducournau), Marco Nguyen, Nicolas Athane (Jim Queen, film d’animation sur un virus qui transformerait les gays en hétérosexuels), et Yeon Sang-ho (Colony sur la contamination et le confinement), quelques années après Dernier train pour Busan. Pour Cannes Première, citons Le château d’Arioka de Kiyoshi Kurosawa, l’un des maîtres de Ryusuke Hamaguchi, et pour les séances spéciales, L’Affaire Marie-Claire de Lauriane Escaffre et Yvo Muller, où Charlotte Gainsbourg interprète Gisèle Halimi.
En revanche, hormis James Gray (Paper Tiger) dont la présence serait attendue dans les compléments de sélection, certains cinéastes manquent à l’appel : Albert Serra (Out of this world, au beau titre inspiré par The Cure, avec Riley Keough, remplaçant Kristen Stewart), Kantemir Balagov (Butterfly Jam), Werner Herzog (Bucking Fastard, avec les soeurs Mara), David Robert Mitchell (The End of Oak Street, avec Anne Hathaway et Ewan MacGregor), Joel Coen (Jack of Spades), Kirill Serebrennikov (Après, avec un casting principalement français), Nanni Moretti (It will happen tonight, avec Louis Garrel, Jasmine Trinca), Bruno Dumont (Les Roches rouges), Radu Jude (Journal d’une femme de chambre), etc. Si certains pourront trouver refuge cannois à la Quinzaine des Cinéastes (peut-être Serra, Balagov, Serebrennikov, Dumont, Jude), d’autres choisiront sans doute l’option Venise (Herzog, Moretti, Mitchell, Coen), à moins que Frémaux n’en rattrape in extremis certains dans ses fameux compléments de sélection. Quoi qu’il en soit, deux absents de marque ont probablement décidé de retrouver la Croisette pour le 80ème Festival dans un choc hors du commun : Terrence Malick qui achèvera peut-être son projet serpent de mer sur la vie du Christ (The Way of the Wind) versus Ruben Östlund qui est reparti peaufiner le montage de The Entertainment System is down, avec Keanu Reeves et Kirsten Dunst, pour essayer d’obtenir une troisième Palme d’or, ce qui représenterait un record inégalé dans l’histoire du Festival.
D’après certains commentaires que Thierry Frémaux a laissé échapper lors de la conférence de presse, Javier Bardem ferait une performance d’acteur monumentale dans L’Etre aimé de Rodrigo Sorogoyen, tandis que Lukas Dhont (Coward) et les réalisateurs de La Bola Negra se signaleraient particulièrement par leur mise en scène. De là à ce qu’ils obtiennent les prix correspondants…On peut aussi remarquer la longueur impressionnante de Soudain de Ryusuke Hamaguchi, 3h16 qui laissent augurer un beau et immersif voyage cinématographique. Il est possible aussi de remarquer que, hormis l’Almodóvar qui sortira le 20 mai et le Kore-eda qui reste fidèle à son sacro-saint mois de décembre, certains films ont déjà leur date de sortie en France calée entre août et octobre 2026 : Soudain, L’Inconnue, Fjord, Histoires de la nuit, Moulin, Minotaure. Auto-satisfaction un peu précoce ou prévision raisonnable de possibles récompenses?
L’Histoire, la fiction, la vie en groupe

Trois thématiques semblent se partager assez équitablement les films de cette compétition : la fiction à travers des comparaisons entre fiction et réalité ou des histoires de cinéma (Autofiction de Pedro Almodovar, Histoires parallèles d’Asghar Farhadi, La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet, Garance de Jeanne Herry, L’Etre aimé de Rodrigo Sorogoyen, L’Inconnue d’Arthur Harari) ; l’Histoire sur différentes périodes, avec un focus particulier sur la Seconde Guerre Mondiale (Notre Salut d’Emmanuel Marre, Moulin de Laszlo Némès, La Bola Negra de Javier Calvo et Javier Ambrossi, Fatherland de Pawel Pawlikowski, Coward de Lukas Dhont, The Man I love d’Ira Sachs), la vie en groupe, de couple ou de famille (Soudain de Ryusuke Hamaguchi, Gentle monster de Marie Kreutzer, Fjord de Cristian Mungiu, Histoires de la nuit de Léa Mysius, Minotaure de Andrey Zviaguintsev, Hope de Na Hong-Jin, Sheep in the box de Hirokazu Kore-eda, Quelques jours à Nagi de Koji Fukada, L’Aventure rêvée de Valeska Grisebach). A travers ces trois thématiques, cette édition du Festival de Cannes compte bien radiographier, pour paraphraser Quentin Dupieux dans Fumer fait tousser, ce « changement d’époque en cours« , que nous vivons tous actuellement. Un changement de génération mais aussi d’époque tout court, dont ce Festival se fera le témoin.
COMPÉTITION
12 au 23 Mai 2026
Film d’Ouverture :
LA VÉNUS ÉLECTRIQUE Pierre SALVADORI Hors Compétition
AMARGA NAVIDAD Pedro ALMODÓVAR
HISTOIRES PARALLÈLES Asghar FARHADI
LA VIE D’UNE FEMME Charline BOURGEOIS-TACQUET
LA BOLA NEGRA Javier CALVO et Javier AMBROSSI
COWARD Lukas DHONT
DAS GETRÄUMTE ABENTEUER Valeska GRISEBACH
SOUDAIN HAMAGUCHI Ryusuke
L’INCONNUE Arthur HARARI
GARANCE Jeanne HERRY
SHEEP IN THE BOX KORE-EDA Hirokazu
HOPE NA Hong-jin
NAGI NOTES FUKADA Koji
(QUELQUES JOURS À NAGI)
GENTLE MONSTER Marie KREUTZER
NOTRE SALUT Emmanuel MARRE
FJORD Cristian MUNGIU
HISTOIRES DE LA NUIT Léa MYSIUS
MOULIN László NEMES
FATHERLAND Pawel PAWLIKOWSKI
THE MAN I LOVE Ira SACHS
EL SER QUERIDO Rodrigo SOROGOYEN
MINOTAURE Andrey ZVYAGINTSEV


