Next Sohee : Stagiaire en plein calvaire

« Le travail, c’est la clé de la dignité, l’occasion de faire, d’apporter sa pierre à la société et de gagner sa vie par soi-même. Le travail c’est ce qui donne un sens à la vie », pouvait-on entendre dans la bouche de notre nouvelle Première Ministre, Elisabeth Borne, lors de la récente passation de pouvoir. Une déclaration lunaire et hors-sol, qui résonne tout particulièrement avec le film de clôture de la Semaine de la Critique de cette édition cannoise, Next Sohee. Deuxième film de la réalisatrice coréenne Jung July, après A Girl at my Door il y a de cela 8 ans, Next Sohee suit Sohee, jeune étudiante qui s’apprête à entrer dans une nouvelle vie, celle du travail. Envoyée par son école dans un bureau de service après-vente téléphonique, elle devra rapidement faire face aux conditions difficiles imposées aux stagiaires comme elle. Dès lors, un monde sans pitié lui ouvre ses portes, la menant irrémédiablement à sa perte.

Malheureusement, tout s’écroule après l’événement tragique arrivant à Sohee, amorçant une longue et pénible deuxième partie.

Dans un premier temps, Jung July s’attèle à développer l’idée principale de son long-métrage : montrer à quel point le système entrepreneurial a changé, tordant dans tous les sens les jeunes générations, et plus particulièrement les jeunes filles, confrontées à des problématiques et mécaniques spécifiques.

Ces jeunes doivent faire face aux deux modèles de réussites qu’on leur promeut inlassablement : les « vrais » travailleurs, ceux qui se tuent à la tâche, qui vivent pour un travail harassant mais qui, à la fin du mois, méritent « réellement » leur salaire, et les autres, les nouveaux acteurs du numérique, qu’on appellerait les « influenceurs », qui miment d’avoir une vie parfaite et amassent de grosses sommes qu’on assimilent à de l’argent facile. Cette binarité dans notre représentation du travail moderne, qui revient à n’offrir que deux perspectives d’avenir aux arrivants sur le marché, la réalisatrice la critique ouvertement. C’est ce qui semble être son ambition première : nuancer chacune des deux options pour montrer que nos perceptions de celles-ci sont totalement faussées.

À son stage, Sohee doit faire face à des clients violents verbalement, parfois même menaçants, à ses supérieurs qui l’empêchent de se défendre et attendent d’elle toujours plus d’efforts, ainsi qu’à des collègues avec qui elle est mise en concurrence constamment. Elle dépeint donc un système gangrené par la recherche de la performance à tout prix, quitte à outrepasser les droits humains. À côté de cela, sa meilleure amie, elle, évolue en tant que streameuse sur Internet. Insultes, misogynie décomplexée, troubles alimentaires et obsession de l’image, la cinéaste déconstruit cette image illusoire du métier de créateur de contenus web pour en extraire une morale qui pourrait finalement s’étendre à tous les champs de métier : si le travail est violent et source de domination pour tous, il l’est d’autant plus pour les femmes.

Cette dissection du monde du travail et de son traitement des stagiaires, les montant les uns contre les autres et les empêchant de se sauver par la même occasion, touche juste pendant une bonne partie du film. Malheureusement, tout s’écroule après l’événement tragique arrivant à Sohee, amorçant une longue et pénible deuxième partie prenant la forme d’une fausse enquête portée par une Bae Doona en sous-régime. Durant près de 2h30, le long-métrage peine à captiver, et finit par ennuyer définitivement le spectateur.

Finalement, Next Sohee frustre. On l’aurait volontiers amputé d’une bonne demi-heure tant ce dernier segment ne fait que répéter inlassablement ce que l’on sait déjà et ce que l’on a déjà vu lors de la première partie, bien plus réussie.

2.5

RÉALISATEUR :  Jung July
NATIONALITÉ : Coréen
AVEC : Doona Bae, Kim Si-eun
GENRE : Drame
DURÉE : 2h15