Metronom : un pays qui se tient sage

Bucarest, années 70, précisément 72, Nicolae Ceaușescu, qui n’est pas encore Président élu, est pourtant déjà bien là, avec sa police secrète, la Securitate, et sa chasse à tout… Dans le même temps qu’Ana (Mara Bugarin), 17 ans, une petite Marceau roumaine, aime Sorin (Şerban Lazarovici). Le film s’ouvre sur elle, toute petite dans cette place où défile, en plan séquence, un bas-relief sculpté d’une bataille héroïque jusqu’à la montrer s’enlaçant timidement avec son amoureux. Apparemment, les nouvelles semblent mauvaises, il va partir, donc la quitter pour partir en Allemagne (fuir, là-bas fuir), elle est mutique pendant que lui dit que ce n’est pas grave, insouciance de la jeunesse ou jeunesse de l’insouciance, les deux seront séparés au grand désespoir de la belle… Dans le même temps, alors que le baccalauréat approche, sa meilleure amie, Roxana (Mara Vicol), dont les parents sont en voyage d’affaires, prépare une fête entre potes à boire un peu de cognac, écouter des tubes américains de l’époque et danser, joie de la jeunesse oblige. On est face à l’annonce d’une séparation donc, les parents d’Ana semblent ultra-rigides à l’empêcher de rejoindre ses amis, mais la caméra y tient : elle suivra Ana, son parcours, ses sentiments, ses blocages et une forme d’émancipation, dans un pays où il faut se tenir sage.

La belle Ana, son parcours, ses sentiments, ses blocages et une forme d’émancipation, dans un contexte où il faut résister.

Une première qualité du film, qui va avec un faux défaut, est de nous avoir laissé croire qu’il s’agirait d’une histoire d’amour adolescente, les familles, diverses – parents sévères, parents ouverts – s’en mêlant, et d’un personnage, mi-figue mi-raisin, pris dans les méandres d’une adolescence délicate, naïve et insouciante, curieuse mais peut-être peureuse, ou trop romantique qui sait… La caméra décide de la suivre, et cette proximité ne sera pas sans surprise. La fête a bien lieu, et les jeunes, dans une ambiance bon enfant, préparent une lettre à adresser à leur héros, le dj Cornel Chiriac – lequel sera assassiné à Munich en 1975, à 33 ans –, présentateur d’une émission à la Radio Romania d’abord, puis à la Radio free Europe, pour le soutenir, l’encourager et proposer leurs titres – les Doors, Jimi Hendrix, Blood, Sweat and Tears ou Led Zeppelin. Sorin doit s’en charger, lui qui tarde à venir, laissant triste et esseulée Ana. Ana qui est filmée sous toutes les formes, et coutures, que l’on suivra physiquement comme moralement, et qui, elle-même, porte un certain regard, singulier, discret mais non moins honnête, sur le monde. Et la fête se passe, et le bon temps se profile, et elle serait capable de faire l’amour à la veille du départ de son amoureux mais celui-ci s’en va, soudainement, raison ou sentiment… Puis l’enfer puisque la police débarque et les arrête pour réunion clandestine, non-respect de la loi, et tout ce qu’il s’en suit. Alors qu’on a vu danser les adolescents sur la quasi-totalité du morceau Light my fire (les Doors), l’arrestation donne un autre ton, aggravé encore lorsqu’ils se retrouvent dans les bureaux de la Securitate, à écrire une lettre de dénonciation. En dehors du travail stylistique de Belc, remarquable par le choix des plans qu’il effectue se jouant de tous les effets possibles, la scène à laquelle sa caméra nous fait assister est aussi grandiose que terrorisante : avouer, dénoncer, balancer, telles sont les consignes, quand il ne faut pas, en plus, s’engager auprès de Ceausescu, à la manière d’un chantage pervers et traumatisant – n’oublions pas que son précédent premier film, documentaire, s’intitulait Cinéma mon amour (2015).

Avouer, dénoncer, balancer, telles sont les consignes, quand il ne faut pas, en plus, s’engager auprès de Ceausescu et de ses sous-fifres.

Résultat, Belc effectue une bascule totale au sein du récit et de son ambiance car il ne s’agira pas de parler d’une simple émancipation adolescente, mais de montrer comment on se construit, et comment on survit dans une dictature, à 17 ans, et alors qu’il est incompréhensible d’accepter une censure qui touche à la banalité d’un quotidien. Si la caméra continue de suivre Ana, qui passe de la dépression à un état festif et à une interrogation sur le sens de la vie, le film prend l’allure du cinéma mémoire et archive d’une Histoire, inoubliée, inoubliable. Le film a été tourné en 2021 en 20 jours comme si l’urgence à dire ou rappeler touchait encore le travail des artistes roumains pas encore affirmé par une œuvre installée. Urgence et métronome – le nom de la radio de Chiriac – comme les battements d’un cœur en résistance, faille privée et publique, ou comment entrelacer les petites avec la grande Histoire. Mara Bugarin persistera à ne pas comprendre, en lutte entre ses valeurs et des nécessités politiques. Belc a été assistant réalisateur de Cristian Mungiu, et contrairement à ce dernier et à son dernier film, il se concentre sur une actrice, et ses émotions intériorisées plutôt que de scanner l’état d’un pays. Le film est beau, il bouscule, à l’image des enlacements discrets des deux amoureux, Ana et Sorin, que l’on verra se terminer en pénétration consentie, et avant le départ du grand adolescent. Plans sur les habits, attitudes contraintes, espoirs naïfs et toujours l’envie d’aller de l’avant. Metronom n’est ni binaire ni secondaire : c’est un certain regard sur un moment de l’Histoire de la Roumanie mais surtout une ode à la jeunesse et à toutes les formes de libération.

3.5

RÉALISATEUR :  Alexandru Belc
NATIONALITÉ : Roumanie
AVEC : Şerban Lazarovici, Mara Bugarin, Vlad Ivanov, Mara Vicol, Andreea Bibiri
GENRE : Drame politique
DURÉE : 1h43
DISTRIBUTEUR : Pyramide
SORTIE LE Janvier 2023