Au pays du silence et de l’obscurité : un combat acharné pour l’intégration des handicapés

Le film, sorti en octobre 1971 en Allemagne de l’Ouest, a été présenté en France à la Quinzaine des réalisateurs, en sélection parallèle du Festival de Cannes de mai 1972. Il nous emmène au pays des sourds-aveugles essentiellement en Bavière d’où est issue Fini Strraubinger, une munichoise assez âgée qui nous raconte son histoire comme en prélude au sujet du film portant sur la communauté à laquelle elle appartient. Frappée de cécité suite à un accident survenu dans ses escaliers alors qu’elle n’a qu’une quinzaine d’années, mal diagnostiquée, elle devient progressivement sourde au fur et à mesure des mois et des années qui suivent, veillée par sa mère et visitée par quelques amis qui progressivement la délaissent. Elle fait état de l’extrême solitude qu’elle va vivre, alitée pendant plus de trente ans chez elle, complètement isolée du monde extérieur. C’est elle qui témoigne face caméra comme pour affronter le monde à découvert, photos de son enfance à l’appui. Elle communique grâce à une femme qui est son guide par le langage des doigts traçant des points et des traits sur la paume de la main correspondant à des signes alphabétiques. Langage complexe dont on comprend à quel point il est difficile de le maîtriser. Un homme témoigne dans le documentaire qu’il n’a jamais eu la patience de l’apprendre.

C’est alors qu’elle décide à un moment de sa vie de se dévouer à la cause de ceux qui sont comme elle et se met à la tête d’une association de sourds-aveugles en Bavière. Et le film suit ses pérégrinations à travers le territoire, par train et en voiture, pour visiter hommes et femmes qui souffrent du même handicap. Patience, empathie et faculté de compréhension sont mises à l’œuvre pour tenir compte de la situation particulière de chacun. Fini prend le temps de communiquer tant bien que mal avec eux, de se rendre compte de leurs conditions de vie et sa présence se veut réconfortante tant ces derniers ont l’impression d’être complètement oubliés du reste de la société. D’ailleurs, ils ne se plaignent pas mais souffrent en silence, réduits parfois à l’isolement le plus total, envoyés dans un centre psychiatrique au milieu des malades mentaux quand on ne sait plus où les mettre, faute de structure adaptée à leurs besoins. Comme cette femme qui semble avoir abandonné son sort au hasard, n’ayant aucun moyen de communiquer avec les autres, pas même le braille dont elle a oublié l’enseignement.


Que de misère, de souffrance et de solitude nous ressentons à travers ce documentaire mais aussi tant de grandeur d’âme, d’abnégation et de résilience chez cette femme qui consacre sa vie à la communauté des sourds-aveugles dont elle fait elle-même partie.

Laissés seuls à la garde d’un parent s’ils en ont un qui accepte de s’occuper d’eux comme cet ancien paysan qui suit les pas de sa vieille mère, tous deux vivant dans un dispensaire qui les a accueillis, et qui pendant longtemps a vécu au milieu des bêtes, réduit lui-même à l’animalité. Il a les moyens physiques et articulatoires de parler mais refuse pourtant obstinément d’ouvrir la bouche pour proférer des paroles si ce n’est un mot par-ci par-là à l’occasion, et ayant du mal à accepter une présence étrangère à ses côtés comme s’il avait abandonné le monde qui l’a réciproquement oublié et laissé seul face à son destin. C’est ainsi que le travail de Fini pour parvenir à intégrer ces sourds-aveugles à la société s’avère particulièrement difficile et ardu. Et c’est à cette aune que l’on perçoit l’abnégation et la force de résilience qu’elle porte en elle pour accomplir sa tâche. Rencontre avec un éducateur qui s’occupe de deux enfants handicapés auxquels on tente d’apprendre à parler mais aussi à se diriger tout simplement dans le monde.

Visites au zoo ou au jardin botanique : importance de se raccorder au monde par le truchement des sens, celui du toucher qu’il leur reste et contact revigorant avec les animaux. Puis la caméra délaisse par un travelling le groupe de Fini et de ses interlocuteurs pour se focaliser sur son sujet, celui des handicapés eux-mêmes : plan resserré sur cet enfant qui serre contre lui une radio dont il perçoit sans doute les vibrations. Rapport animal avec le monde : il trébuche, accroche la main de Fini dans laquelle il plante ses ongles comme pour y arracher le peu de douceur dont il peut bénéficier dans sa vie, laissé seul à la garde de son père qui n’en peut mais. Que de misère, de souffrance et de solitude nous ressentons à travers ce documentaire mais aussi tant de grandeur d’âme, d’abnégation et de résilience chez cette femme qui consacre sa vie à la communauté des sourds-aveugles dont elle fait elle-même partie. Peut-être un espoir à travers le discours prononcé par un ministre du gouvernement qui rappelle non seulement la tolérance qu’on doit avoir à leur égard mais aussi la nécessité de les intégrer à la société. Mais comme le chemin est long et difficile : briser le silence, éclairer la route semble pourtant essentiel.

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RÉALISATEUR : Werner Herzog
NATIONALITÉ : Allemagne de l'Ouest
GENRE : Documentaire
AVEC : Fini Straubinger, M. Baaske, Elsa Fehrer
DURÉE : 1h20
DISTRIBUTEUR : Potemkine Films
SORTIE LE 22 avril 2026