Avec Qui vit encore, le réalisateur suisse Nicolas Wadimoff livre une œuvre engagée et d’une grande sobriété, consacrée au sort des Palestiniens de Gaza après les bombardements israéliens qui ont suivi les attaques du 7 octobre 2023. À travers les témoignages de neuf réfugiés, le cinéaste s’intéresse moins à la représentation spectaculaire de la guerre qu’à ses conséquences intimes, à la perte d’un monde et à la difficulté de continuer à vivre.
La principale force du film réside dans sa volonté de redonner un visage et une voix à celles et ceux que l’actualité réduit trop souvent à des chiffres
La principale force du film réside dans sa volonté de redonner un visage et une voix à celles et ceux que l’actualité réduit trop souvent à des chiffres. Ces femmes, ces hommes et ces enfants possédaient une maison, une famille, des amis, un travail, des habitudes, des rêves. Ils étaient profondément attachés à leur terre, à leurs rues, à leur quartier, qu’ils ont dû quitter pour échapper à l’enfer des bombardements.
En laissant ses protagonistes raconter leur existence d’avant, leurs pertes et leur exil, Nicolas Wadimoff leur rend toute leur humanité. Leurs récits sont bouleversants parce qu’ils sont intimes, parfois d’une simplicité désarmante. Il n’est nul besoin d’en rajouter, de souligner artificiellement l’horreur ou de recourir à des images insoutenables. Le film trouve une justesse dans cette écoute attentive, respectueuse, qui laisse aux témoins le temps de se raconter et de retrouver, à travers la parole, une part de leur identité. Ils ne sont plus des « fantômes » condamnés à errer (il est important de noter que le film, n’ayant pu être tourné en Suisse ou en Europe, a été finalement tourné sur un plateau en Afrique du Sud, l’un des rares pays permettant aux Palestiniens d’entrer sans visa).
Sur le sol d’un plateau, une carte de Gaza est dessinée à la peinture, tandis que les participants viennent se situer dans les quartiers où ils ont vécu
La forme choisie est également intéressante. Sur le sol d’un plateau, une carte de Gaza est dessinée à la peinture, tandis que les participants viennent se situer dans les quartiers où ils ont vécu. Ce dispositif évoque, dans un autre contexte, celui de Dogville, de Lars von Trier, où les lieux et les maisons étaient matérialisés par de simples tracés au sol. Ici, cette représentation dépouillée prend une dimension particulière : il s’agit de faire exister un territoire dont les habitants ont été arrachés et dont une grande partie a été ravagée. À défaut de pouvoir retrouver leurs maisons, les témoins peuvent au moins en dessiner les contours, les nommer et les faire revivre par le souvenir. La mémoire devient ainsi une manière de résister à l’effacement. Le documentaire s’attache alors à préserver ce qui demeure, à savoir une identité, une culture, un attachement viscéral à la terre et aux autres.
Pour autant, si le film séduit par son dispositif initial et touche profondément par la sincérité de ses témoignages, il n’est pas exempt de quelques limites. Après un début particulièrement intéressant, la partie centrale semble trop statique. Les récits des neuf Gazaouis sont certes bouleversants, mais la mise en scène finit parfois par se faire oublier, au risque de donner une impression de répétition. Il est dommage que les lieux dessinés au sol, qui constituent pourtant une excellente idée de cinéma, ne soient pas davantage investis au fil des témoignages. On aurait aimé que ces espaces prennent une place plus active dans le récit, que les déplacements des protagonistes, leurs gestes et leurs interactions permettent de faire surgir plus concrètement les souvenirs évoqués. Le dispositif, prometteur, aurait sans doute gagné à être davantage exploité dans sa dimension visuelle et collective. Cette réserve ne remet toutefois pas en cause la pertinence du projet. En cela, Qui vit encore constitue un complément indispensable à Naza, qui s’intéresse, de son côté, aux témoignages de militaires et de membres des services de renseignement israéliens impliqués dans les opérations à Gaza. Là où ce dernier interroge les mécanismes de la guerre et la responsabilité de ceux qui la conduisent, le film de Nicolas Wadimoff nous ramène à celles et ceux qui en subissent les conséquences. Deux démarches différentes, mais complémentaires, qui permettent d’appréhender la tragédie sous des angles distincts et de mesurer toute l’ampleur de la déshumanisation à l’œuvre.
Il est dommage que les lieux dessinés au sol, qui constituent pourtant une excellente idée de cinéma, ne soient pas davantage investis au fil des témoignages
Sans pathos excessif, mais avec une réelle force émotionnelle, Nicolas Wadimoff signe ainsi un documentaire nécessaire, profondément humain et dont la portée dépasse largement les quelques limites formelles. À l’heure où les images de guerre se succèdent et finissent parfois par anesthésier notre regard, il est salutaire de prendre le temps d’écouter celles et ceux qui ont tout perdu.
RÉALISATEUR : Nicolas Wadimoff
NATIONALITÉ : Suisse, France, Palestine
GENRE : Documentaire
AVEC : les témoignages de neufs réfugiés gazaouis
DURÉE : 1h54
DISTRIBUTEUR : Una Mattina Films
SORTIE LE 14 octobre 2026


