Seize ans se sont passés depuis la réalisation de The Social Network par David Fincher. A l’heure du numérique et des réseaux sociaux, Fincher a livré un biopic exceptionnellement réussi sur l’ascension d’un jeune étudiant de Harvard qui a inventé Facebook, un des réseaux sociaux majeurs de notre époque. Cette oeuvre qui prenait le pouls de l’Histoire en marche, quasiment sans retard sur l’actualité. on la devait aussi à un scénario brillant d’Aaron Sorkin d’après un essai de Ben Mezrich. Seize ans plus tard, c’est donc Aaron Sorkin qui reprend le flambeau pour poursuivre cette histoire de l’évolution de Facebook. Ce n’est plus le temps de la jeunesse et de la création mais un quart de siècle plus tard, celui de la remise en question, des doutes et d’une potentielle autocritique. The Social Reckoning n’est pas véritablement une suite du film de Fincher, le personnage de Zuckerberg se trouvant en fait à la périphérie de l’histoire. Il s’agit plutôt d’une enquête journalistique, une oeuvre d’investigation dans la lignée des Hommes du Président ou de Spotlight, sur les failles et béances du système Facebook, à travers l’alliance inédite entre une lanceuse d’alerte, ingénieure informatique, et un journaliste du Wall Street Journal, spécialisé en politique mais peu familier de la technologie.
En 2021, Frances Haugen, employée de Facebook, alerte à propos des Facebook Files le journaliste d’investigation Jeff Horwitz. Ensemble, ils vont mener une enquête qui va révéler au grand jour plusieurs secrets de l’entreprise et de son créateur Mark Zuckerberg.
Ce n’est donc plus le portrait d’un homme controversé, le créateur de Facebook, mais la critique du système qu’il a créé.
Contrairement aux apparences, The Social Reckoning n’est pas une suite de The Social Network, mais une nouvelle mise en perspective. Une membre de la société Facebook s’interroge ici sur les défaillances et les dérives de son organisation et, bien que adorant Facebook, finit par devenir une lanceuse d’alerte. Ce n’est donc plus le portrait d’un homme controversé, le créateur de Facebook, mais la critique du système qu’il a créé.
Certes, stylistiquement, Aaron Sorkin a repris le même directeur de la photographie, Jeff Cronenweth, que dans The Social Network, qui persiste et signe dans le choix de couleurs froides, même si cela apparaît un peu moins systématique que dans le précédent opus. Sorkin excelle aussi à nouveau dans la construction temporelle de son récit, à coups de flash-backs et de flash-forwards (reprenant le chemin de fer temporel de Person of Interest), et dans la rédaction de punchlines, marque de son écriture scénaristique qui respire à chaque ligne l’intelligence. Néanmoins, étant réalisateur depuis désormais une dizaine d’années après avoir été longtemps scénariste pour le cinéma et créateur de séries, il ne se départit pas d’un style classique, peu original mais efficace, que l’on avait déjà remarqué dans ses précédents films (Le Grand Jeu, Les Sept de Chicago). Il ne faut pas donc espérer de son film la virtuosité abstraite de Fincher qui parvenait à encercler par le montage et la mise en scène la personne de Zuckerberg entre des va-et-vient temporels, de manière à l’acculer à une certaine vérité.
Ici, ce n’est pas tant la vérité d’un homme qui est approchée, même si Jeremy Strong se révèle être assez impressionnant, en pantin dont l’âme a définitivement été gangrénée par le cynisme. Non, c’est le système créé par cet homme qui est remis en question : dans une vidéo diffusée sur Facebook, Frances Haugen (Mikey Madison, la révélation d’Anora, excellentissime dans un rôle de lanceuse d’alerte, même si elle ressemble peu à son modèle réel), ingénieure chez Facebook, va reconnaître une ancienne amie progressiste qui a sombré dans les pires considérations d’extrême droite. A partir de là, elle va établir que 64% des personnes qui se sont inscrites dans ce type de groupes sur Facebook l’ont fait à partir de recommandations venant de Facebook. Constatation hallucinante qui indique donc que l’algorithme prédispose à des recommandations clivantes et souvent extrêmistes. Par la mise en perspective de réunions en parallèle dirigées par Zuckerberg, on apprendra que le fait de mettre en avant ces recommandations était tout à fait volontaire, résultant d’un choix cynique de ne pas perdre de part de marché ni d’audience. Au-delà de son idéal autoproclamé de réunion des proches et de communautés d’idées, de goûts et de pensées, Facebook, vu par Sorkin, est surtout devenu une immense machine à fric. On peut y rester à condition de garder son esprit critique. Or 43% des adultes s’informent uniquement à travers Facebook, ce qui fait franchement peur au vu des « informations » distillées à des esprits trop naïfs..
C’est donc l’alliance paradoxale de deux solitaires, une lanceuse d’alerte au départ fan de Facebook, et un journaliste presque allergique à la technologie (GPS, messages cryptés, réseaux sociaux), qui va s’en prendre à l’un des empires numériques les plus importants du monde. Cet opus ne décrit pas la chute du système qui n’est d’ailleurs pas arrivée dans la réalité, mais sa remise en question. Suite aux révélations de Frances Haugen, Facebook s’est rebaptisé Meta pour obtenir à peu de frais une nouvelle virginité technologique, a perdu un peu d’audience, mais finalement n’a rien changé à sa politique de vérification des contenus présents sur sa plateforme, soit le néant absolu. Il manque sans doute un troisième volet à cette histoire d’ascension, puis de critique, celui d’une chute dont, pour l’instant, il serait prématuré de commencer l’anatomie.
RÉALISATEUR : Aaron Sorkin
NATIONALITÉ : américaine
GENRE : drame,
AVEC : Mikey Madison, Jeremy Allen White, Jeremy Strong
DURÉE : 1h52
DISTRIBUTEUR : Sony Pictures Releasing France
SORTIE LE 7 octobre 2026


