Salvation : la foi du plus fort

Avec Salvation, présenté en compétition à la Berlinale 2026 où il a reçu l’Ours d’argent – Grand Prix du jury, Emin Alper poursuit une œuvre profondément politique, mais dont la portée dépasse largement le seul cadre turc. Après Burning Days (2022), le cinéaste retrouve un territoire rural isolé, les tensions communautaires et les mécanismes de la paranoïa, mais déplace encore davantage son cinéma vers le thriller et, d’une certaine manière, « l’horreur » suggestive.

Deux villages se font face : celui d’en-haut, accroché aux montagnes, et celui de la plaine, dont les habitants ont été exilés avant de décider de revenir sur leurs terres. Ce retour suffit à réveiller des antagonismes anciens. Les rancœurs se transforment en méfiance, les méfiances en accusations, puis les accusations en une violence qui semble progressivement devenir inéluctable. Dans cet espace clos, où chacun observe l’autre et où la moindre rumeur peut prendre valeur de vérité, Alper dissèque avec une remarquable précision la naissance d’une psychose collective.

Le cinéaste s’est inspiré d’un fait divers particulièrement tragique survenu en 2009 dans un village kurde du sud-est de la Turquie : lors d’une cérémonie de mariage, quarante-quatre personnes furent massacrées par un groupe de gardiens de village. Salvation ne cherche cependant jamais à reconstituer cet événement. Alper s’en sert plutôt comme d’un point de départ pour interroger ce qui, dans l’être humain, rend possible le basculement de la peur vers la violence.

il ne montre pas seulement une communauté qui devient violente, il montre comment elle le devient.

Et c’est sans doute là que le film trouve sa force la plus inquiétante : il ne montre pas seulement une communauté qui devient violente, il montre comment elle le devient. Comme dans Burning Days (qui explorait également une société masculine minée par les rapports de domination, la suspicion et la violence), Emin Alper puise dans les codes du western : les villages isolés, les rapports de force, les territoires disputés, les hommes armés, les rivalités de clans et cette impression d’un monde régi par une loi archaïque. Les paysages ruraux de l’Anatolie le lui permettent aisément. Mais le film pousse beaucoup plus loin cette logique en faisant progressivement basculer le récit dans l’horreur. Les nombreux rêves et cauchemars qui traversent le film brouillent ainsi les frontières entre réalité, croyance et hallucination. Les visions deviennent des signes que les personnages cherchent désespérément à interpréter. Le surnaturel n’est jamais complètement confirmé, et c’est précisément cette ambiguïté qui rend le film si oppressant. Alper ne cherche pas à faire peur à travers des effets horrifiques classiques : il installe une inquiétude diffuse qui finit par contaminer chaque geste et chaque parole. Le spectateur se retrouve alors dans la même position que les habitants : ne plus savoir ce qui relève du réel, de la superstition ou de la projection collective.

Les nombreux rêves et cauchemars qui traversent le film brouillent ainsi les frontières entre réalité, croyance et hallucination

Au centre du film se trouve Mesut, personnage particulièrement fascinant parce qu’il n’est ni un idéologue sophistiqué ni un véritable chef. Peu instruit, mais capable d’exercer une influence considérable sur ceux qui l’entourent, il se nourrit des croyances et des superstitions qui circulent dans la communauté. Ses visions deviennent progressivement une arme politique. Obsédé par les signes qu’il croit recevoir de son grand-père, Mesut considère que le cheikh du village est devenu trop conciliant. Là où ce dernier tente de préserver un équilibre fragile, Mesut voit de la faiblesse. Le personnage est d’autant plus inquiétant qu’il n’apparaît jamais comme un monstre. Alper montre plutôt la manière dont un individu ordinaire peut devenir dangereux lorsqu’il découvre que ses peurs, ses frustrations et ses croyances trouvent un écho chez les autres. Mesut comprend intuitivement quelque chose d’essentiel : dans une communauté inquiète, celui qui prétend détenir la clé des événements peut rapidement acquérir le pouvoir.

La Turquie constitue le cadre historique et politique du récit ; la question posée, elle, est universelle.

Cette mécanique donne au film une résonance politique évidente. Alper vise une nouvelle fois l’État turc, mais son propos ne se réduit jamais à une dénonciation nationale. La Turquie constitue le cadre historique et politique du récit ; la question posée, elle, est universelle. Ce qui intéresse Emin Alper, c’est finalement moins le conflit originel que la manière dont celui-ci est progressivement transformé en guerre. L’autre devient une menace. La rumeur devient une preuve. La superstition devient une vérité. La peur devient une justification. Et la violence finit par apparaître comme une nécessité. Le film rejoint ainsi une réflexion beaucoup plus vaste sur les mécanismes du fanatisme et de la radicalisation. C’est ce qui permet au film de faire écho à tant d’autres massacres et à tant d’autres épisodes de violence collective à travers le monde. Les noms, les territoires et les croyances changent, mais les mécanismes restent étonnamment similaires. En cela, Salvation est aussi un film sur la manipulation. Ceux qui aspirent au pouvoir savent que la peur est un formidable instrument politique. Il suffit de désigner une menace, d’exagérer le danger et de promettre une forme de « salut ». Le titre du film prend alors une dimension ironique : ceux qui prétendent sauver la communauté peuvent être précisément ceux qui la conduisent à sa perte.

Emin Alper possède un sens remarquable de l’espace et transforme le paysage en véritable acteur du récit.

La réussite du long métrage tient également à sa mise en scène et à son traitement sonore. Emin Alper possède un sens remarquable de l’espace et transforme le paysage en véritable acteur du récit. La montagne, les chemins, les habitations et les vastes étendues deviennent autant de lieux de surveillance et de menace. La photographie, dominée par les tonalités ocres, donne au film une matérialité presque poussiéreuse. Cette palette semble enfermer les personnages dans un monde desséché, privé d’échappatoire. La beauté des paysages n’a rien de rassurant : elle accentue au contraire l’impression d’isolement. Le travail sur le son est tout aussi impressionnant.

Avec Salvation, film maîtrisé, Emin Alper confirme ainsi qu’il est un cinéaste singulier, en livrant ici une fable politique sur la nature humaine, qui avance comme une tragédie dont chacun connaît progressivement l’issue sans jamais pouvoir empêcher son accomplissement.

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RÉALISATEUR : Emin Alper
NATIONALITÉ : Turquie, France, Pays-Bas, Grèce, Suède, Arabie Saoudite
GENRE : Drame
AVEC : Caner Cindoruk, Berkay Ateş, Feyyaz Duman
DURÉE : 2h
DISTRIBUTEUR : Dulac Distribution
SORTIE LE 2 septembre 2026