Deux trucs un peu méta dans les dialogues du film. Petit a, au début, Ulysse explique à Pénélope qu’il ne peut se soustraire à l’ordre d’Agamemnon, qu’il doit partir pour Troie, et surtout que le roi des rois utilise l’enlèvement d’Hélène comme prétexte, la réalité étant sa volonté de sécuriser des routes commerciales. Ce qui est souvent voire toujours ce qui se passe lors des guerres — une histoire d’honneur, patrie, religion, you name it, qui cache un enjeu économique, pour ne pas dire l’avidité d’un puissant.
Petit b, à la fin, Ulysse a cette réplique, un peu plus subtile que la drolatique Ten years on this fucking beach. Je cite, Songs will be all they have to remember those of us who could write. Question à mes éminents contacts spécialistes en langue anglaise, y a-t-il ambiguïté dans la phrase, je veux dire, est-il possible que le pronom they désigne les mêmes personnes que celles qui savent écrire. Quoi qu’il en soit, le récit du film se place dans le contexte de la disparition possible de la civilisation, donc de l’écrit, mais on peut aussi entendre le dialogue comme une jolie façon de souligner la longue tradition orale à l’origine des poèmes d’Homère.
Causons un peu du cheval de bois. Dans l’iconographie habituelle, il est relativement schématique dans son aspect, et posé sur ses quatre pattes. Parfois, un socle à roulettes facilite son déplacement. Dans le film la sculpture, qui fait très néo-classique, est découverte par les Troyens à demi-enterrée sur le rivage. Le spectateur ne se demande pas tellement comment ça se fait, tant l’image obtenue, qui cite le plan iconique de La Planète des singes avec la statue de la Liberté, est classe. L’inconvénient pratico-pratique à ce beau tableau — inconvénient qu’Ulysse tout rusé qu’il est ne semble pas avoir prévu — est que les guerriers cachés à l’intérieur sont menacés de noyade par la proverbiale autant qu’hypothétique marée qui monte.
Glissons sur ce détail, les Troyens bernés parviennent à grand-peine à déplacer le cheval jusqu’à l‘intérieur des remparts de leur ville, en le couchant sur des rondins. Il faut ensuite le redresser. Un plan fugace montre les soldats cachés qui sont un peu — mais pas trop, ce qui peut faire dire au spectateur que tout ça est un peu facile du point de vue de le gravité, AKA Hollywood physics for your pleasure — secoués lors de l’opération. Il me semble que c’est dans l’Énéide de Virgile qu’il y a, entre Laocoon et Cassandre, une histoire de cliquetis d’armes qui se fait entendre lors de la manipulation du cheval. Dans le film non, un plan montre que les Grecs ont préalablement emballé avec soin arcs et flèches, afin d’éviter tout bruit qui trahirait leur présence.
Dernier détail, une fois la statue redressée, on s’aperçoit que le cheval est représenté cabré — position qui n’a pas manqué d’évoquer, à votre humble serviteur qui mélange tout, un tyrannosaure. Il y a pour que ça tienne debout un socle assez imposant, sur lequel la caméra ne s’attarde pas et qu’on distingue mal, mais qui semble fait avec la queue de l’animal, élargie en forme de cône jusqu’au sol. Cependant ce n’est pas par ce socle que sortira le commando fatal, mais comme de coutume au moyen d’une corde, par une trappe découpée dans le ventre surélevé.
Sinon, jeune soldat grec tué par les Troyens au moment de la découverte du cheval, personnage crucial dans le film, n’apparaît pas dans le poème d’Homère, mais est évoqué ailleurs — dans L’Énéide de Virgile, ce faux déserteur n’est du reste pas tué par les Troyens, ils l’emmènent dans la ville avec le cheval, et c’est lui qui la nuit tombée fera sortir les Grecs de leur cachette. Dans le film, Sinon est plus tard le premier mort qu’Ulysse rencontre aux Enfers. Dans le poème d’Homère, le premier mort rencontré chez Hadès est un personnage tout ce qu’il y a de secondaire, Elpénor, jeune compagnon d’Ulysse qui juste auparavant s’est tué par accident chez Circé, en tombant du toit alors qu’il était pris de boisson.
Dans le film, aux Enfers, Sinon réprimande Ulysse de l’avoir utilisé comme un pion pour réaliser son stratagème, mais le remercie de l’avoir enterré avec les honneurs. Dans le texte, Elpénor demande à Ulysse de penser à l’enterrer cérémonieusement à son retour — les héros sont en effet partis de chez Circé sans s’apercevoir de sa mort. Il y a du reste là chez Homère une nette touche humoristique. Le film ne fait lui guère preuve d’humour — quoique la réplique Ten years on this fucking beach soit drôle, et je ne pense pas que ce soit involontaire, mais c’est moins évident que le dialogue amusant entre Ulysse et son lieutenant Euryloque, qui débattent sur la pertinence de raisonner le Cyclope après qu’il l’ont aveuglé. I think we’re past that. Revenons à notre fusion Sinon/Elpénor, le scénario du film vise l’efficacité, mais le fait qu’une certaine trace du récit original demeure est le signe de la finesse et l’intelligence de l’adaptation.


