Autofiction : dans les méandres de la création

Pedro Almodóvar est venu tellement de fois au Festival de Cannes, quasiment à chaque film (depuis Tout sur ma mère, sa première participation, les rares exceptions étant Parle avec elle, Les Amants passagers et les récents Madres paralelas et La Chambre d’à côté) que peu lui importe désormais, les prix ou l’absence de prix. Alors que son statut de grand cinéaste pourrait lui permettre sans difficulté de se trouver hors compétition, Almodóvar continue à participer pour la beauté du geste, comme dirait Leos Carax. L’essentiel est de participer, énonçait Pierre de Coubertin. Tout le monde sur la planète cinéma connaît Almodóvar, son style baroque et flamboyant, ses flash-backs et forwards un peu systématiques, son goût du mélodrame et des couleurs, ses récits-gigognes. Autofiction en est justement un, à rapprocher d’Etreintes brisées (mise en abyme du cinéma) et de Douleur et gloire (mise en abyme de l’autobiographie). Cette fois-ci, Almodóvar met en parallèle une fiction cinématographique élaborée par un metteur en scène et la vie de ce même cinéaste dans laquelle il puise pour créer cette autofiction.

En 2004, après le décès de sa mère en décembre, Elsa, réalisatrice de publicités, se réfugie dans le travail pour surmonter son deuil. Lorsqu’une crise d’angoisse l’oblige à faire une pause, elle décide de partir à Lanzarote avec son amie Patricia pendant le long week-end de la fête de la Constitution de 2004, tandis que son petit ami (Bonifacio, strip-teaseur et pompier) reste à Madrid. En 2025, le cinéaste Raúl écrit un scénario qui s’avère être l’histoire d’Elsa, l’alter ego de Raúl. Raúl se plonge dans l’autofiction pour surmonter sa panne d’inspiration, et s’inspire de sa propre vie, de son petit ami Santi et de son assistante Mónica.

Un film mineur d’Almodóvar mais qui s’assume consciemment en tant que tel, ce qui fait que, paradoxalement, on peut y éprouver bien plus de plaisir que dans des opus présumés majeurs 

Dans un univers toujours aussi coloré que d’habitude, Almodóvar (depuis belle lurette, il ne signe plus ses films que de son seul nom) nous présente cette fois-ci un film sur la création en train de se faire. On l’avait laissé sur l’impression mélancolique, voire très funèbre de La Chambre d’à côté. La première impression en voyant son nouveau film, c’est le plaisir de le retrouver avec de la vitalité, de la joie et de l’humour (toujours aussi corrosif). Almodóvar a toujours envie de vivre et d’en découdre, et il le fait bien savoir dans son film, au cas où certains en auraient douté. On aura ainsi droit à un numéro de strip-tease masculin qui donnera des vapeurs à certaines (voire certains) et à des échanges dialogués hors pair, en particulier sur la notion de film culte. Le dialogue d’Almodóvar fuse comme à ses plus belles heures et nous ne boudons pas notre bonheur.

Mais l’Almodóvar d’aujourd’hui est et restera toujours mélancolique. Le personnage de la fiction, Elsa souffre de crises d’angoisse ; dans la réalité, son assistante a confié au cinéaste Raúl l’histoire du suicide de son amie Natalia, histoire qu’il va utiliser sans sa permission dans son scénario. Donc le mélodrame indissociable de la majorité de l’oeuvre d’Almodóvar va finir par rattraper le film et le faire basculer du côté de la gravité.

Autofiction (Noël amer, en version espagnole, d’après le titre du scénario du film de Raúl) est un film mineur d’Almodóvar mais qui s’assume consciemment en tant que tel, ce qui fait que, paradoxalement, on peut y éprouver bien plus de plaisir que dans des opus présumés majeurs comme Douleur et gloire ou La Chambre d’à côté. Almodóvar désamorce d’emblée toute critique en faisant lui-même sa propre autocritique, en décrivant son alter ego comme un auteur en manque d’inspiration, obligé de puiser dans des éléments de sa vie et de celle de ses proches pour faire encore illusion, et en évoquant lui-même cette notion de film mineur qui doit le tarauder. On peut noter tout de même que Almodovar renouvelle ici quasiment toute sa distribution en faisant appel à des comédiens jamais employés dans sa filmographie.

Or, si aucun élément ne surprend vraiment (la vivacité comique évoquant les comédies de sa jeunesse, avec des piques adressées à Netflix ou des comparaisons immodestes avec Bergman et Fellini ; la mélancolie des dernières oeuvres finissant par envahir l’ensemble) ni même le mélange des deux (Almodóvar étant un spécialiste des récits en forme de poupées russes), l’ensemble semble véritablement mineur. Mais c’est au moment où on ne l’attend plus, que Almodóvar sort une incroyable dernière carte, une séquence fabuleuse de conversation furibarde à couteaux tirés entre le cinéaste et son assistante, où elle lui reproche sa malhonnêteté et sa traîtrise créatrice. Or si l’ensemble se révèle objectivement mineur, cette pénultième séquence ne l’est assurément pas. Raúl y trouve la source d’inspiration pour modifier son scénario et tout centrer autour de la figure de son assistante. Le créateur a retrouvé sa loi du désir.

3.5

RÉALISATEUR : Pedro Almodóvar 
NATIONALITÉ : espagnole
GENRE : comédie dramatique
AVEC : Bárbara Lennie, Leonardo Sbaraglia, Aitana Sánchez-Gijón, Victoria Luengo, Patrick Criado, Milena Smit, Quim Gutiérrez, Rossy de Palma
DURÉE : 1h51
DISTRIBUTEUR : Pathé Films
SORTIE LE 20 mai 2026