Les Fraises : le quotidien des filles aux fraises

Vingt ans après l’avant-première cannoise de son premier long métrage Marock, consacré à la jeunesse dorée de Casablanca, la réalisatrice Laïla Marrakchi revient dans la section Un Certain Regard du Festival de Cannes avec un drame social, Les Fraises, sur le quotidien des cueilleuses immigrées de fraises en Andalousie.

L’Espagne est le principal exportateur de fruits et légumes en Europe, mais cette immense industrie repose sur l’exploitation de la main-d’œuvre migrante. C’est précisément cette problématique qui est examinée de près dans ce film consacré à des femmes marocaines qui cueillent des fraises à seulement quelques dizaines de kilomètres de leur pays d’origine, dans l’Andalousie espagnole. Chacune porte sa propre histoire, mais les raisons qui les poussent à accepter ce travail saisonnier sont presque toujours les mêmes — assurer un avenir à leurs familles ou à elles-mêmes, ce qu’elles ne peuvent accomplir dans leur Maroc natal.

… bien qu’il y ait de nombreuses révélations dans cette prudence constante et ces regards incessants derrière soi concernant la condition piégée de ces femmes […] le film manque néanmoins du rythme nécessaire pour accorder son récit aux émotions qu’il cherche à transmettre.

Au centre du récit se trouve Hasna, qui regrette sa carrière brisée de taekwondo et cache un secret familial qui se transformera en une révélation plutôt attendue vers la fin du film. Déterminée à gagner autant d’argent que possible, elle tente agressivement de rétablir la justice, mais les difficultés du travail ne se limitent pas aux conditions de vie précaires et aux salaires injustes. Lorsqu’un traitement encore pire — lié de manière prévisible à des rapports sexuels non consentis — touche sa nouvelle amie Mariam, Hasna l’abandonne, bien qu’un affrontement avec ce système d’oppression soit déjà devenu inévitable.

L’histoire se déploie lentement et avec réticence parce qu’au lieu d’un drame conventionnel ou d’un récit résolument optimiste, les peurs inévitables des femmes — des peurs qui les empêchent de parler ouvertement de la violence et de l’injustice qu’elles subissent — ralentissent le développement de l’intrigue ou créent des situations inattendues et parfois illogiques. Même l’aide d’une avocate locale est longtemps accueillie avec méfiance et, bien qu’il y ait de nombreuses révélations dans cette prudence constante et ces regards incessants derrière soi concernant la condition piégée de ces femmes — non seulement dans les champs de fraises, mais aussi dans leurs familles et leur pays — le film manque néanmoins du rythme nécessaire pour accorder son récit aux émotions qu’il cherche à transmettre. Malgré le succès des deux précédents films de Marrakchi, Les Fraises semble manquer d’une véritable affirmation d’autrice derrière cette observation semi-documentaire minutieusement contrôlée des événements.

Le film est né des observations de terrain de la réalisatrice auprès des cueilleuses de fraises travaillant en Andalousie, mais la tragédie centrale du récit — les violences que certaines de ces femmes subissent dans ce type d’entreprises — a été introduite par la réalisatrice elle-même. Et bien que la sexualité à l’écran parvienne souvent à transmettre avec efficacité des rapports de pouvoir, dans Les Fraises, ce sujet est développé davantage comme une hypothétique enquête journalistique que comme une véritable prise de position d’autrice et, malgré l’issue du film, laisse finalement le spectateur avec des sentiments mitigés.

2.5

RÉALISATEUR : Laïla Marrakchi
NATIONALITÉ : France, Espagne, Maroc, Belgique
GENRE : Drame
AVEC : Nisrin Erradi, Hajar Graigaa, Fatima Attif
DURÉE : 1h 41min
DISTRIBUTEUR : Jour2fête
SORTIE LE Prochainement