Réalisé par László Nemes, déjà remarqué pour Le Fils de Saul (Grand Prix au Festival de Cannes en 2015 et Oscar du meilleur film étranger en 2016), Orphelin s’inscrit pleinement dans la continuité d’un cinéma exigeant, sensoriel et profondément immersif. Présenté en compétition à la Mostra de Venise l’an dernier, le film a suscité un accueil mitigé, oscillant entre admiration pour sa maîtrise formelle (qui est indiscutable) et réserves quant à sa dimension émotionnelle et un certain académisme.
Budapest 1957, après l’échec de l’insurrection contre le régime communiste. Le film suit un jeune garçon livré à lui-même, évoluant dans un environnement hostile où les repères adultes sont absents ou défaillants. Andor, un jeune garçon juif, vit seul avec sa mère Klara qui l’élève dans le souvenir de son mari disparu dans les camps. Mais quand un homme rustre tout juste arrivé de la campagne prétend être son vrai père, le monde d’Andor vole soudain en éclats… Un parcours initiatique qui dessine en creux un portrait psychologique fragmenté.
Le résultat est paradoxal : on admire la construction, mais on reste un peu à distance.
Il faut d’abord reconnaître à Orphelin une ambition formelle indéniable. Fidèle à son style, László Nemes privilégie une mise en scène immersive, souvent en plans serrés, où la caméra épouse au plus près le point de vue de l’enfant. Ce dispositif, virtuose dans son exécution, produit une expérience sensorielle intense, quasi asphyxiante. Le spectateur est enfermé dans la perception fragmentaire du protagoniste, ballotté entre des séquences de tension extrême et des phases de retombée plus introspectives.
Mais c’est aussi précisément là que le film montre ses limites. Cette maîtrise formelle, aussi impressionnante soit-elle, tend à étouffer l’émotion plutôt qu’à la libérer. En refusant toute distance, Nemes empêche parfois le spectateur de respirer, de s’attacher pleinement aux personnages ou de saisir les enjeux dans leur globalité. Le résultat est paradoxal : on admire la construction, mais on reste un peu à distance.
Le choix de brosser le portrait psychologique de l’enfant presque exclusivement à travers l’action ludique est à la fois audacieux et problématique. Ainsi, l’idée de faire émerger la subjectivité par le jeu (entendu ici comme une série d’épreuves sur un mode « quasi-survivaliste ») est pertinente : elle traduit bien la manière dont un enfant peut appréhender un monde chaotique en le transformant en terrain d’expérimentation. Cependant, cette approche finit par tourner partiellement à vide. À force d’enchaîner les situations extrêmes, le film donne l’impression d’un dispositif qui se regarde trop fonctionner. La structure même du récit, construite comme une sorte d’enchaînement de montagnes russes émotionnelles contribue à forger durablement cette impression. Si elle reflète efficacement l’instabilité intérieure du personnage, elle manque parfois de liant. On passe d’un état à un autre sans toujours percevoir une véritable évolution psychologique.
Sans atteindre le sommet qu’avait constitué Le Fils de Saul, il confirme néanmoins le talent singulier de László Nemes
On peut alors parler d’un récit d’apprentissage qui peine à convaincre pleinement. Le parcours de l’enfant est bien là, mais il reste abstrait, presque conceptuel. Nemes semble plus intéressé par la mise à l’épreuve de son dispositif que par l’incarnation de son personnage. Cette froideur relative explique sans doute le sentiment mitigé que peut laisser le film : une œuvre admirable sur le plan technique, mais moins engageante sur le plan émotionnel. Toutefois, il convient de mentionner la belle performance des acteurs, très convaincants, parmi lesquels le français Gregory Gadebois dans un rôle marquant.
En définitive, Orphelin est un film qui impressionne autant qu’il frustre. Sans atteindre le sommet qu’avait constitué Le Fils de Saul, il confirme néanmoins le talent singulier de László Nemes, tout en révélant les limites d’un style qui, à force de contrôle et de rigueur formelle, prend le risque de perdre potentiellement une partie de son humanité.
RÉALISATEUR : László Nemes
NATIONALITÉ : Hongrie, France, Allemagne, Grande-Bretagne
GENRE : Drame
AVEC : Bojtorján Barabas, Andrea Waskovics, Grégory Gadebois
DURÉE : 2h13
DISTRIBUTEUR : Le Pacte
SORTIE LE 11 mars 2026


