Le film, présenté à la Mostra de Venise 2025 y obtient pas moins de trois prix dont le Prix Spécial du Jury, celui du Bisato d’Oro pour sa réalisation et le Netpac Award – prix dédié aux films et réalisateurs asiatiques de talent – avec une Mention spéciale. En effet, Akio Fujimoto est d’origine japonaise mais a passé ses douze dernières années en Birmanie en Asie du sud-est où il a travaillé comme cinéaste. C’est durant cette période qu’il a entendu parler à maintes reprises des persécutions subies par le peuple Rohingya, sujet tabou en Birmanie. Ces derniers sont une minorité musulmane originaire de l’État de Rakhine dans l’ouest du Myanmar (ex-Birmanie) où la population est à une très large majorité bouddhiste. Il subissent des persécutions depuis des décennies mais c’est en 2017 qu’une répression militaire majeure a forcé plus de 750 000 d’entre eux à fuir vers le Bangladesh – au nord – pour échapper à des viols et des massacres qualifiés par des enquêtes internationales de nettoyage ethnique. Depuis lors, l’exode est permanent pour rejoindre la Malaisie ou l’Indonésie, entraîné par la misère des conditions de vie dans les camps de réfugiés. C’est là que nous faisons connaissance avec les deux jeunes protagonistes du film que l’on suivra tout au long de leur périple : Shafi, 4 ans, et sa sœur Somira, 9 ans. Avec leur tante, il s’apprêtent, depuis le camp où les conditions de vie sont sommaires, à rejoindre la Malaisie où vit un des oncles des deux jeunes enfants.
Grimpant une pente escarpée jusqu’au bois qu’ils traversent, il parviennent jusqu’à une plage où ils sont pris en charge par une espèce de chalutier sur lequel ils s’embarquent tous autant qu’ils sont, transférés d’abord dans la cale d’où ils sortent enfin pour respirer à l’air libre le long du pont. La traversée est longue et pénible, peu à manger, les rohingyas sont serrés les uns contre les autres. Certains prient, comme prie déjà le père au début du film et ils ne manquent jamais de faire référence au secours qu’ils attendent de Dieu dans leur périple et pour leur avenir, soulignant ainsi leur caractère très pieux. A la merci de l’équipage du bateau, ils le seront toujours des passeurs qui les aident à s’enfuir mais ne manquent jamais de les menacer en leur extorquant le plus d’argent possible. Réduits à l’impuissance, enfermés dans des cages en bois aux barreaux pas assez serrés cependant pour que n’y échappent les deux enfants qui se glissent entre eux. Un vieillard ne supportera pas la traversée : la menace du danger et de la mort pèse sur les protagonistes tout au long du film.
Le spectateur est en pleine immersion avec ces naufragés de la misère cherchant à survivre en quête d’avenir.
S’ils ne viennent pas des circonstances mêmes du voyage, ils peuvent surgir des garde-côtes ou des soldats de l’armée préposés aux frontières qui les pourchassent en tirant sur eux à balles réelles. La caméra est à proximité, à l’épaule, suivant la course effrénée des rohingyas au sein de la forêt, la nuit ajoutant encore plus de confusion encore à leur fuite lorsqu’elle n’adopte pas le point de vue subjectif, à moitié immergée dans l’eau et mimant les mouvements des nageurs qui tentent à toute allure de rejoindre la côte depuis le bateau repéré par les garde-côtes. Le spectateur est en pleine immersion avec ces naufragés de la misère cherchant à survivre en quête d’avenir. Et l’émotion se fait ressentir à scruter ces hommes, ces femmes et ces enfants patients jusqu’au bout, résilients et animés par leur foi à travers un périple où le danger est partout et peut surgir à n’importe quel moment. Les acteurs jouent avec un naturel consommé, semblant avoir parfaitement adopté la caméra. Le cinéaste tourne de longues séquences qui permettent à celui-ci de s’installer peu à peu, un dialogue s’instaurant même entre chef opérateur – Yoshio Kitagawa – et les acteurs, ce dernier se déplaçant librement tout en s’accordant au rythme des enfants à travers le regard duquel nous assistons aux évènements.
Une spontanéité que l’on retrouve dans la relation qui unit ces derniers – frère et sœur dans la vie réelle – lorsqu’ils jouent ensemble – ils sont et restent des enfants – où errent dans les ruelles désolées de la ville, mendiant à boire et à manger. Des îlots de sécurité et de paix ménagés au sein de la narration qui permettent au spectateur en même temps que pour les personnages de souffler un peu, tant la misère est dure à supporter, tant le danger est constant au cours du périple. Comme cette séquence où les réfugiés sont accueillis chaleureusement par des thaïlandais au sein de leur habitation leur permettant de se restaurer et de se reposer pour mieux repartir. On s’attache facilement au regard des enfants sur ce monde périlleux dans lequel ils vivent et évoluent ensemble. Le jeune Shofik – qui joue le rôle de Shafi – est muni d’un charme particulièrement envoûtant qui s’exerce sur nous à travers son regard innocent et déjà habitué pourtant à voir des choses que ne devrait pas vivre un enfant. Un film qui a une dimension documentaire indéniable mais qui, à travers la fiction, atteint à un niveau d’émotion qui doit toucher notre sentiment d’humanité le plus profond. Une merveille.
RÉALISATEUR : Akio Fujimoto
NATIONALITÉ : Japon, France, Malaisie, Allemagne
GENRE : Drame
AVEC : Muhammad Shofik Rias Uddin, Shomira Rias Uddin
DURÉE : 1h39
DISTRIBUTEUR : Arizona Distribution
SORTIE LE 22 avril 2026


