Hayat : y a-t-il une vie après le mariage ?

Hayat, qui se traduit du turc par « vie », plonge en effet le spectateur dans la conception complexe de l’auteur sur la manière dont la vie se construit — la vie privée des jeunes dans la Turquie contemporaine, en particulier. Après sept ans de pause, ce film du fidèle des festivals Zeki Demirkubuz propose une vision hautement controversée, voire exotique, du mariage, et ses failles évidentes tant dans le propos que dans la méthode esthétique ne font que le desservir.

L’histoire débute lorsque le jeune boulanger Rıza découvre que sa fiancée, l’envoûtante Hicran, a disparu après avoir refusé le mariage arrangé avec lui. Pris entre les réflexions sur son passé personnel et le contexte plus large de sa société, Rıza part à Istanbul à la recherche de la jeune femme, et les écueils des relations familiales ainsi que le cycle d’un abîme patriarcal se dévoilent inévitablement.

…le film développe excessivement l’émotion masculine, bloquant toute possibilité pour le personnage féminin principal de s’exprimer.

Ce qui frappe dans une telle histoire, surtout pour un spectateur européen, c’est une fidélité dépassée à des traditions qui ne correspondent plus à la modernité et, de manière assez déroutante, la sympathie apparente du réalisateur envers ceux qui continuent à les servir. En se concentrant constamment sur les figures masculines — du fiancé inexpérimenté à son frère jumeau plus âgé qui cherche lui aussi à épouser Hicran contre sa volonté — le film développe excessivement l’émotion masculine, bloquant toute possibilité pour le personnage féminin principal de s’exprimer. Dans Hayat, les hommes définissent la femme, et cette définition est abyssale à tous les niveaux — de la famille donnée à la famille acquise. Et dans cette mise en avant constante et injustifiée des personnages masculins transparaît — de manière discrète mais perceptible — soit une forme de sympathie de l’auteur, soit une erreur de mise en scène quant aux accents à privilégier.

À cela s’ajoute une autre faiblesse du film : le flou constant entre le réel et l’imaginaire, qui fragilise le sentiment de réalisme pourtant nécessaire pour relier les éléments disparates de ce récit extrêmement long. Lorsque le film passe du point de vue de Rıza à celui de Hicran, ces transitions sont souvent mêlées à des séquences oniriques où ils se voient et interagissent. Aussi poétique que puisse sembler ce procédé, le résultat est plutôt trompeur. À mesure que les événements prennent une tournure de plus en plus horrifique, marquée par la violence physique et le meurtre, ces allers-retours entre rêve et réalité réduisent toute possibilité de construire un univers cohérent et, par conséquent, empêchent toute empathie envers les personnages.

Finalement, même en laissant de côté l’inadéquation idéologique du film, ses faiblesses techniques suffiraient à justifier les critiques. Toutefois, la sympathie envers les agresseurs, combinée à la représentation de traditions barbares comme les mariages forcés, peut constituer une occasion singulière de découvrir une culture très différente à travers le prisme du cinéma. Une expérience rare, mais difficilement indispensable.

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RÉALISATEUR : Zeki Demirkubuz
NATIONALITÉ : Turquie, Bulgarie
GENRE : Drame
AVEC : Miray Daner, Burak Dakak, Cem Davran
DURÉE : 2h 40min
DISTRIBUTEUR : Damned Distribution
SORTIE LE 15 avril 2026