Juste une illusion : juste une illusion de cinéma

Eric Tolédano et Olivier Nakache constituent depuis plus de trente ans et leurs premiers courts métrages un duo indissociable. Oeuvrant dans la comédie, ils sont parvenus à atteindre le jackpot avec Intouchables, – comédie avec un thème grave, presque repoussoir, le handicap,- l’un des trois films les plus vus en France, derrière l’insubmersible Titanic de James Cameron et Bienvenue chez les Ch’tis de Dany Boon. Depuis ils ont reconduit avec plus ou moins de bonheur la formule comédie + thématique sociétale : les migrants, réfugiés et demandeurs d’asile (Samba), la France réconciliée (Le Sens de la fête, sans doute leur meilleur film), l’autisme (Hors norme), l’activisme climatique (Une année difficile). Avec Juste une illusion, le tandem comique revient à la comédie familiale et leurs premiers films (Nos jours heureux, Tellement proches) et livre sans doute un de ses films les plus personnels.

1985. Le jeune Vincent Dayan vit en banlieue ouest de Paris, dans une famille de la classe moyenne de Juifs d’Afrique du Nord, où il est coincé entre des parents toujours en conflit et un grand frère provocateur, Son père, cadre, vient d’être licencié pour raison économique et essaie de relancer ; sa mère, secrétaire dans un grand groupe, essaie d’avancer dans sa carrière grâce à ses capacités en informatique. Vincent, qui va bientôt avoir 13 ans et se prépare pour sa bar-mitsvah, tombe amoureux d’une camarade de classe dont la famille se trouve à l’opposé de la sienne.

Avec ce film, le tandem comique revient à la comédie familiale et livre sans doute un de ses films les plus personnels.

Juste une illusion joue à fond la carte de la madeleine pour les quinquagénaires d’aujourd’hui qui ont traversé cette période des années 80. Si ce film est plus personnel que les autres oeuvres du tandem Tolédano-Nakache, c’est que l’on perçoit sans peine que Vincent Dayan est un mixte ado des deux réalisateurs qui avaient cet âge à l’époque et ont traversé cette période. On peut donc retrouver dans le film tous les fétiches des années 80, les logos des chaînes de télévision, les groupes de musique, rock ou funk, The Cure ou Joy Division versus Imagination, Michel Drucker, etc. Le film est donc un « coming of age movie », qui ne se signale pas par une originalité flagrante. Au centre, se trouve un adolescent en proie à des questionnements existentiels et amoureux, déchiré entre une famille dysfonctionnelle mais aimante et une camarade de classe dont les parents seraient plutôt du bord politique opposé. Une sorte de mélange entre La vie est un long fleuve tranquille et une version comique de Roméo et Juliette.

Le film empile les saynètes comiques et permet de réunir des acteurs venant d’horizons totalement différents, Louis Garrel, Camille Cottin et Pierre Lottin. Depuis surtout Le Sens de la Fête, Tolédano-Nakache procèdent à un syncrétisme plutôt bienvenu, permettant de réconcilier les familles diverses du cinéma français. Néanmoins, la plupart des acteurs, comme il s’agit d’une comédie, forcent volontairement le trait et leur jeu, le film oscillant entre séquences comiques et scènes plus sentimentales. Avouons que c’est plutôt dans les séquences comiques que le tandem emporte le morceau : Juste une illusion comporte quelques séquences vraiment très drôles : le questionnement existentiel de Vincent devant ses parents, l’explication de texte d’une photo célèbre entre Mitterrand et Helmut Kohl, la visite au rabbin, la location d’une cassette porno par des adolescents, etc.

Pourtant, du point de vue du style cinématographique, c’est malheureusement morne plaine. Tolédano-Nakache s’en tiennent à un style purement fonctionnel, ni fluide ni élégant. Les quelques scènes plus dramatiques (par exemple Louis Garrel en potentiel Jean-Claude Romand) sont finalement gâchées par un sentimentalisme de mauvais aloi. Tolédano-Nakache, en tant que scénaristes, se situent dans la lignée d’un Claude Lelouch, cité au générique de fin : les bons sentiments l’emportent trop facilement, envahissent complètement l’écran tout en ressassant cliché sur cliché et feraient presque regretter l’âpreté psychologique et la cruauté d’un Michael Haneke. Certes atteindre une certaine intensité dramatique, ce n’est pas le but de Tolédano-Nakache, mais cette bonne conscience dégoulinante de sentiments positifs finit par lasser le spectateur. Tout cela est bien mignon, charmant, sympa mais sans grand intérêt, ayant été vu et revu cent fois. Ce qui est très révélateur, c’est que le meilleur moment du film n’est en fait pas tourné par Tolédano-Nakache, c’est l’extrait du concert de Téléphone à la place de la Concorde pour le rassemblement de SOS Racisme. Tout d’un coup, le film se met réellement à exister par-delà ses reconstitutions factices et moyennement humoristiques. On se prend alors à se demander ce qui s’est passé en France pour que, d’un rassemblement de SOS Racisme, on en soit arrivé à un pays apparemment dominé par des idées xénophobes, antisémites ou discriminatoires… Ce qui se passe à l’écran, Téléphone interprétant Un autre monde, c’était donc juste une illusion, celle d’un autre monde qui n’est jamais advenu.

2.5

RÉALISATEUR : Eric Tolédano et Olivier Nakache 
NATIONALITÉ : française
GENRE : comédie
AVEC : Louis Garrel, Camille Cottin, Pierre Lottin, Simon Boublil, Alexis Rosenstiehl, Jeanne Lamartine.
DURÉE : 1h56
DISTRIBUTEUR : Gaumont Distribution
SORTIE LE 15 avril 2026