Yellow Letters : un plaidoyer pour la liberté d’expression

Ilker Çatak nous avait déjà séduit avec son précédent long-métrage sur le milieu scolaire et ses dérives dans La Salle des Profs en 2023 sélectionné pour représenter l’Allemagne aux Oscars. Ici, avec Yellow Letters, le réalisateur s’attaque à un sujet plus vaste encore qui est celui de la liberté d’expression et des attaques qui la ciblent à travers le monde sous quelque forme que ce soit. Le film a obtenu l’Ours d’or du meilleur film à la Berlinale 2026. Si l’action se situe en Turquie, à Ankara et Istanbul, le tournage a eu lieu en Allemagne à Berlin et Hambourg, les sites ayant été précautionneusement choisi pour qu’on ne voie pas la différence, tous les acteurs faisant partie de la diaspora turque. A rappeler que le réalisateur lui-même est allemand et né en Allemagne bien qu’issu de l’immigration. C’est l’histoire d’un couple formé par Aziz et Derya. Le premier est dramaturge en même temps que professeur de théâtre à l’université. Quant à son épouse, célèbre comédienne, elle joue dans ses pièces y figurant le rôle principal. La scène d’ouverture nous les présente tous deux à l’issue d’une représentation théâtrale au Théâtre National de la ville, déjà bien installés dans leur routine.

Celle-ci va être brisée par un évènement inattendu. En effet, Aziz, en même temps que nombre de ses collègues, reçoit une lettre de révocation ainsi qu’une convocation au tribunal pour les propos et la position pacifistes qu’il affiche dans ses publications sur Internet et en général, en pleine période de guerre. Plans d’ensemble récurrents sur des manifestations en pleine rue tenues par des militants pour la paix. Aziz monte sur l’estrade et s’apprête à prendre la parole, un peu déboussolé par ce qui lui arrive. En même temps, sa pièce a quitté l’affiche et Derya, qui a reçu la même lettre, est interdite jusqu’à nouvel ordre de jouer. Dès lors, le couple se voit contraint à vivre une situation difficile. D’autant plus que Derya croit voir au pied de l’immeuble des personnes louches qui pourraient bien être des agents de l’État chargés de les surveiller. Paranoïa ou pas, voilà cependant un élément qui aurait mérité d’être exploité plus à fond et d’intensifier le rythme d’un film plutôt monotone et qui a du mal à démarrer.


Le film s’inspire de faits réels : entre 2016 et 2019, environ deux mille artistes turcs ont été suspendus et traduits en justice pour avoir signé une pétition pour la paix.

En outre, il leur faut s’occuper de leur fille Ezgi. Quelque peu rebelle, pas loin d’avoir ses dix-huit ans, cette dernière ne manque pas d’inquiéter ses parents qui n’en peuvent mais. La petite famille décide alors, faute de moyens de s’installer chez la mère d’Aziz à Istanbul qui les accueille à bras ouverts. Et ce dernier de prendre temporairement le métier de chauffeur de taxi pour subvenir aux besoins les plus immédiats tandis qu’il continue d’écrire et de prendre des notes pour une future pièce de théâtre. L’idéal n’est donc pas abandonné de sauver le monde comme il le dit lui-même grâce à son art. Mais la question qui se pose est de savoir s’il pourra déjà au moins sauver son couple. Des disputes naissent en son sein sur des sujets divers, notamment sur la scolarité d’Ezgi. Des tensions apparaissent malgré une complicité manifeste entre eux. L’orgueil et la vanité, comme tous les mauvais instincts, surgissent des profondeurs de leur âme noire. Aziz s’entête dans son rêve idéal d’un théâtre sans compromis avec le pouvoir et libre d’exprimer ses opinions. Tandis que Derya se voit proposer un rôle dans une série télé pour une chaîne qui leur était pourtant opposée.

On voit comment pèse sur les individus un système coercitif et autoritaire, de manière sournoise et particulièrement violente socialement. Aziz accompagne son beau-frère à la mosquée, lui qui semble étranger à cet univers. Il s’agit de montrer patte blanche et de se comporter comme un bon citoyen selon la définition de l’État. Surtout ne pas faire de vagues et laisser ses opinions politiques à la maison. Le film s’inspire de faits réels : entre 2016 et 2019, environ deux mille artistes turcs ont été suspendus et traduits en justice pour avoir signé une pétition pour la paix. Il s’agissait de purges massives dans les milieux universitaires et culturels. Or, on voit ce phénomène s’accentuer jusque dans des pays dits démocratiques comme les États-Unis où les subventions sont distribuées au bon plaisir d’un gouvernement belliciste, raciste et autoritaire. Nous sommes donc tous directement concernés par le sujet et sommés de nous questionner sur ce que nous ferions à la place des personnages. Et la question reste en suspens.

3.5

RÉALISATEUR : Ilker Çatak
NATIONALITÉ : Allemagne, France, Turquie
GENRE : Drame
AVEC : Tansu Biçer, Özgü Namal, Leyla Smyrna Cabas
DURÉE : 2h08
DISTRIBUTEUR : Haut et Court
SORTIE LE 1er avril 2026