Leçons de ténèbres : un drame grandiose

Le film est réalisé en 1992 pour la télévision. Il relate les conséquences de la Guerre du Golfe peu après la fin des hostilités – celle-ci a pris fin en février 1991 – et la fuite de l’armée irakienne du Koweït, ayant pris soin avant son départ d’incendier 732 puits de pétrole afin d’obscurcir le ciel dans l’idée de gêner l’activité aérienne de la Coalition et de nuire à l’économie mondiale : environ vingt millions de tonnes de pétrole furent ainsi déversées dans le sol. C’est ce que nous montre le documentaire. Les plans aériens tournés en hélicoptère se succèdent, en même temps qu’une musique grandiloquente occupe la bande-son soulignant la gravité des images, faisant se dérouler en travelling les immenses étendues désertiques jonchées de véhicules militaires, de wagons et d’édifices étranges à moitié détruits sur lesquels la nature semble avoir repris ses droits, images nous rappelant un peu celles prises pour son autre documentaire Fata Morgana (1971) en Afrique.

La voix off de Werner Herzog se superpose discrètement aux images, se constatant d’établir le constat : un pays dévasté par la guerre et la folie des hommes. Le film est construit en treize fragments de longueur variable allant de quelques secondes à plusieurs minutes, déployant diverses thématiques liées à l’évènement. Présenté hors compétition au festival de Berlin, il est hué par les spectateurs qui lui reprochent d’esthétiser le malheur alors qu’au contraire il dénonce la dédramatisation de l’horreur qui est à l’œuvre dans les médias télévisés. Et en effet, les plans somptueux qu’il nous propose auxquels s’ajoute une musique ample et majestueuse, rendant aux évènements leur caractère tragique. La première créature que nous rencontrons essaye de nous dire quelque chose : alors qu’il s’agit vraisemblablement d’un pompier l’invitant à se protéger du feu qui menace, le réalisateur fait comme s’il explorait une planète inconnue peuplée d’êtres étranges, réactivant ainsi l’imaginaire d’un spectateur devenu actif et se prêtant au jeu.


Par la majesté des plans, les mouvements somptueux de caméra et la musique grandiose qui accompagne les images, Herzog rend à la catastrophe son caractère tragique en imprégnant durablement les yeux et les oreilles du spectateur.

Tout comme dans Fata Morgana, nous assistons un spectacle de fin du monde qui fascine. Mais nous passons à un témoignage, celui d’une femme koweïtienne qui explique face caméra son bambin dans les bras l’attaque violente qu’elle a subie des soldats irakiens qui ont assassiné son mari et torturé son fils qui depuis, traumatisé, a perdu l’usage de la parole. Les traces de la guerre dans l’esprit des victimes. L’humanité rentre en jeu dans cette partie-là du documentaire. La caméra visite une ancienne chambre de torture où sont encore alignés les instruments destinés à fouailler et à meurtrir les corps. Puis elle nous emmène dans ce que Herzog appelle Le Parc national de Satan, rivières et immense étendue d’un lac de pétrole qui ont dévasté toute végétation sur leur passage. Paysage de désolation où le ciel se reflète sur la nappe d’or noir. La caméra s’élève et dévoile des puits de pétrole en feu, des nuages d’un noir de cendre qui assombrissent telle la nuit la clarté des cieux.

Les pompiers font tout pour éteindre les colonnes de feu qui se dressent démesurément au- dessus d’eux. La caméra s’applique en plan serré à décrire leurs actes, leurs gestes de fourmis au milieu de ce théâtre de géants au milieu duquel ils semblent écrasés. Leurs visages charbonnés apparaissent, sérieux et concentrés, voire même souriants comme pris de la folie du moment. Des bâtons de dynamite à faire exploser pour éteindre un volcan. Des boulons gigantesques qu’on resserre. Des jets puissants d’eau qui convergent pour éteindre le feu. Spectacle dantesque qui met aux prises l’homme avec les forces naturelles. Par la majesté des plans, les mouvements somptueux de caméra et la musique grandiose qui accompagne les images, Herzog rend à la catastrophe son caractère tragique en imprégnant durablement les yeux et les oreilles du spectateur.

4.5

RÉALISATEUR : Werner Herzog
NATIONALITÉ : Allemagne de l'Ouest
GENRE : Documentaire de guerre
AVEC : Werner Herzog
DURÉE : 54'
DISTRIBUTEUR : Potemkine Films
SORTIE LE 25 février 2026