Premier et unique roman d’Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent représente un cas d’école dans les destinées des oeuvres littéraires. D’abord considéré comme choquant, il décontenança nombre de ses lecteurs de l’époque par la cruauté, la violence et la noirceur de ses personnages ainsi que par la sophistication de la forme narrative, utilisant avec virtuosité la technique du récit enchâssé, pratiquée avec bonheur bien des années plus tard par Stefan Zweig. Publié sous pseudonyme masculin, ce roman eut pourtant un certain succès de scandale, toutefois sans aucune commune mesure avec le triomphe écrasant auprès du public de Jane Eyre de Charlotte Brontë, la soeur aînée d’Emily, sorti la même année, Il fallut surtout attendre les surréalistes pour que l’oeuvre d’Emily soit reconnue à sa juste valeur, et que la hiérarchie s’inverse entre les romans des deux soeurs. C’est en particulier le cinéma qui a popularisé le récit des Hauts de Hurlevent. Sans même compter les opéras, ballets ou la célèbre chanson de Kate Bush, « Hurlevent » serait donc la onzième adaptation au cinéma du roman d’Emily Brontë. Après de nombreux et célèbres devanciers, sur lesquels nous reviendrons, c’est Emerald Fennell, la showrunneuse de la saison 2 de Killing Eve et brillante réalisatrice de Promising young woman (Oscar du meilleur scénario 2020) et Saltburn qui s’attelle à la tâche, souhaitant y injecter la sauvagerie et la cruauté initiales du roman.
Dans les terres sauvages du Yorkshire, deux âmes tourmentées vivent une histoire d’amour passionnée. Heathcliff et Catherine Earnshaw sont piégés dans un lien aussi profond que dangereux.
Par ses thèmes réactualisés et son style volontairement baroque, « Hurlevent » s’avère être une oeuvre pleinement de son temps, remettant au goût du jour le roman d’Emily Brontë.
Emerald Fennell n’a peur de rien. En adaptant Les Hauts de Hurlevent, elle s’attaque pourtant à un terrain miné : une dizaine d’adaptations cinématographiques du roman d’Emily Brontë la précèdent, dont certaines par des maîtres reconnus, William Wyler, Luis Bunuel, Jacques Rivette et plus récemment Andrea Arnold. En comptant ainsi Andrea Arnold, Emerald Fennell n’est donc pas la seule femme ni la seule britannique à avoir adapté l’oeuvre séminale d’Emily Brontë. Pourtant ce qu’elle propose consiste à retrouver la sauvagerie du roman originel, afin de retrouver les sensations des lecteurs de l’époque. C’est donc une adaptation très revue au goût du jour. aux images choc, gore et sexe qu’Emerald Fennell nous propose, en phase avec les jeunes spectateurs d’aujourd’hui, au risque de choquer les sages lecteurs de l’oeuvre littéraire.
Dès le départ, les premières images lancent le ton du film, en montrant la pendaison d’un condamné sous les yeux de la populace, dont des enfants. Le pendu semble avoir une érection : Eros et Thanatos sont ainsi indissolublement liés. Ce sera le principal axe de lecture d’Emerald Fennell, croisant sexe et mort. D’une certaine manière, Promising young woman et Saltburn (particulièrement dans son aspect gothique de huis clos dans une demeure britannique) avaient soigneusement préparé le terrain, en traitant de thèmes rigoureusement identiques. Fennell choisit radicalement ce qui l’intéresse et laisse de côté ce qui la rend indifférente. Exit donc le personnage d’Hindley Earnshaw, le frère de Catherine, qui pouvait apparaître comme un doublon légitime de Heathcliff, et prêter souvent à confusion dans le roman. De même, comme pour Wyler, Bunuel et Arnold, peu importe à Fennell la seconde partie du roman qui traite de la deuxième génération des personnages (Catherine Linton, Linton Heathcliff, Hareton Earnshaw) et conclut de manière apaisée leurs trajectoires tourmentées. Pour Fennell, aucune paix n’est prévue pour les âmes de Catherine et Heathcliff. Leur amour est condamné et leur vie doit ressembler définitivement à une prison qui ne leur laissera aucune échappatoire, pas même la mort.
Pourtant, au début, leurs amours enfantines paraissent similaires à celles de Daisy et de Benjamin Button, charmantes, pures et innocentes. Mais bientôt, au bout de vingt minutes, le stupre va régner : voyeurisme d’Heatcliff (Jacob Elordi, décidément fait pour les rôles sombres), masturbation frénétique de Catherine (Margot Robbie, étonnante, très loin de Barbie) et sado-masochisme, avec collier de chien en prime, d’Isabelle (Alison Oliver, révélation du film). Emerald Fennell n’occulte en rien l’aspect sexuel du roman qu’elle accentue même, autant que faire se peut. De plus, elle va insister sur l’aspect de lutte des classes qui existait certes déjà dans le roman et nombre d’adaptations précédentes, ainsi que dans ses deux films précédents : Catherine va épouser Edgar Linton par devoir, pour sauver la fortune de ses parents, et ainsi essayer de renoncer à sa passion pour Heathcliff. Cela n’empêche pas Emerald Fennell de montrer l’aspect obsessionnel et toxique avant la lettre du comportement d’Heathcliff qui ne va cesser de se rappeler au bon souvenir de la jeune femme, entraînant par la suite sa maladie par passion, comme les étudiants de médecine de Promising young woman.
Fennell assumera également de confier sans explication diégétique, sinon sans doute le souci extra-narratif de la diversité, au détriment de la vérité historique, des rôles importants à Hong Chau (Nelly Dean, le principal témoin de l’histoire) et à Shazad Latif, d’origine pakistanaise (Edgar Linton, le riche aristocrate). Dans le sens inverse, le choix de Jacob Elordi dans le rôle d’Heatcliff va à l’encontre de la convention récente consistant à confier des rôles ethniquement connotés à des comédiens « racisés ». Dans les deux cas, ces options de Fennell se font rapidement oublier en raison de la qualité des interprètes. Néanmoins elles peuvent déstabiliser les tenants de la vraisemblance historique. Rappelons pour le plaisir que Heathcliff adolescent est interprété par Owen Cooper, le protagoniste d’Adolescence, ce qui s’avère étrangement raccord avec le roman.
Par conséquent, par ses thèmes réactualisés et son style volontairement baroque, « Hurlevent » s’avère être une oeuvre pleinement de son temps, remettant au goût du jour le roman d’Emily Brontë. Comme nous l’avons montré, l’oeuvre est volontairement clivante, provocatrice, souhaitant susciter le même choc que pour les lecteurs initiaux du roman. Le pari est réussi car, quoi qu’il arrive, elle ne laissera pas indifférent.
RÉALISATRICE : Emerald Fennell
NATIONALITÉ : britannique, américaine
GENRE : drame, romance, historique, érotique
AVEC : Margot Robbie, Jacob Elordi, Hong Chau, Alison Oliver, Shazad Latif,
DURÉE : 2h16
DISTRIBUTEUR : Warner Bros. France
SORTIE LE 11 février 2026


