Le génie de Werner Herzog est un esprit tout à fait cohérent avec lui-même. Fustigeant l’autorité en tant que telle et d’où qu’elle vienne en la déclinant sous toutes ses formes pour la ridiculiser ou la pointer du doigt, promouvant en parallèle une marginalité souvent associée à un esprit libre et frondeur, il fait dans ce film le récit d’une trajectoire pour le moins singulière, celle de Jean-Bedel Bokassa qui accède au pouvoir le soir du 31 décembre 1965 en tant que président de la République de Centrafrique après un coup d’État fomenté contre son prédécesseur et cousin David Dacko – qui sera aussi son successeur – avant de s’autoproclamer président à vie en 1972 puis Empereur de Centrafrique le 4 décembre 1977. Un sacre qui sera diffusé par les chaînes principales françaises de TF1 et d’Antenne 2 en direct avec tout le faste ridicule qu’on lui a depuis reconnu, imitation grotesque du sacre de Napoléon – pour lequel Bokassa avait une admiration énorme – qui vaut lui-même une satire du régime autoritaire et sanguinaire de celui que De Gaulle lui-même appelait le Soudard. Car il fut reçu comme nous le montrent les images par les chefs d’État les plus prestigieux du monde comme Valéry Giscard d’Estaing, De Gaulle donc ou encore Nikita Khrouchtchev.
Le film, réalisé en 1990, suit l’enquête menée par le journaliste Michael Goldsmith sur les traces du passé de Bokassa. En effet, il fut le prisonnier – car pris pour un espion – de ce dernier. Il revient d’ailleurs sur les lieux de sa détention devenus un dépotoir aux murs décrépits, pillés de tout ce qu’il y avait à l’intérieur par les habitants du village. Vestiges de l’Empire. Une porte donne sur l’ancienne chambre froide où selon certains dires il maintenait à température idéale le cadavre des hommes qui composaient son menu, allusion aux rumeurs de cannibalisme qui couraient sur lui. Mais le documentaire débute au château d’Hardricourt en France, dernière demeure connue de Bokassa en exil, juste avant qu’il ne retourne en Centrafrique pour y être jugé. Sa dernière épouse – il en eut 17 ! – raconte ; entourée des enfants de l’Empereur – des filles surtout – sur lesquelles, dit-elle, elle n’a aucune autorité. Enfants donc quasiment orphelines de leur père et qui n’ont jamais connu ou très peu leur propre mère.
L’Histoire semble se répéter et ne rien retirer des leçons du passé. L’actualité est encore là pour nous le démontrer et la Bête n’est pas achevée.
L’une d’entre elles est vietnamienne et le journaliste la rencontre dans son périple à Paris, issue d’une rencontre entre sa mère et Bokassa, alors qu’il servait l’armée française pendant la guerre d’Indochine. Car ce dernier est le pur produit de la France et de sa politique de colonisation de l’Afrique. Dont les crimes furent protégés pendant de longues années par le pays des Droits de l’Homme. Avant qu’une opération militaire – l’opération Caban – dirigée par la France ne le fasse tomber et rétablisse la République. C’est alors qu’il est jugé et condamné à mort par contumace en décembre 1980. A son retour en Centrafrique il est de nouveau jugé, mais cette fois-ci il a droit à un avocat et à un procès en bonne et due forme : le film déroule certains extraits du jugement et se tourne vers ce dernier pour l’interviewer. Et même dans cette situation difficile, Bokassa semble sûr de lui-même, souriant presque au réquisitoire de son avocat. Il ne semble pas vraiment comprendre qu’il risque la mort tant il a confiance en lui-même et en sa grandeur.
Le film ne manque pas de nous rappeler les exactions commises par Bokassa – meurtres nombreux de ses opposants politiques, tortures, atrocités – il faisait couper les oreilles des voleurs – , mariages forcés avec certaines de ses femmes qu’il faisait enlever – et le caractère effrayant et à la fois bouffon du personnage. Le constat pourrait d’ailleurs s’appliquer à tous les tyrans sanguinaires de l’Histoire et plus proche de nous à un certain Benito Mussolini que l’ on raillait de la même façon qu’on moquait la mégalomanie du dictateur africain. L’Histoire semble se répéter et ne rien retirer des leçons du passé. L’actualité est encore là pour nous le démontrer et la Bête n’est pas achevée. Dernier regard ironique sur le personnage à l’occasion d’un détour du journaliste par le parc animalier délaissé et en friche : celui d’un singe fumant une cigarette que lui offre le gardien. Comme l’animal mime l’être humain, Bokassa se comporta quant à lui comme un animal politique tyrannique et sanguinaire. Un portrait glaçant et sans concessions sur ce que l’humanité peut produire de pire.
RÉALISATEUR : Werner Herzog
NATIONALITÉ : Allemagne de l'Ouest
GENRE : Documentaire historique
AVEC : Michael Goldsmith, Augustine Assemat, David Dacko
DURÉE : 1h31
DISTRIBUTEUR : Potemkine Films
SORTIE LE 25 février 2026


