Une femme aujourd’hui : Guédiguian toujours combatif

Avec Une femme aujourd’hui, son 25e long métrage, Robert Guédiguian poursuit son exploration des fractures de notre société à travers le destin d’une femme dont la réussite apparente masque un profond déséquilibre. Fidèle à son cinéma populaire et engagé, le cinéaste marseillais signe un mélodrame qui interroge autant la violence faite aux femmes que les ravages du capitalisme.

À 30 ans, Juliette semble avoir réussi. Elle occupe un poste prestigieux dans la finance, vit dans une belle maison et mène une existence confortable, ponctuée de voyages et de relations amoureuses sans lendemain. Mais cette réussite, construite selon les critères d’une société qui valorise l’argent, la performance et l’indépendance individuelle, vole en éclats lorsqu’elle est agressée par un collègue. Le traumatisme agit alors comme une rupture, l’obligeant à regarder autrement son existence et à remettre en question les fondements mêmes de son bonheur.

L’un des intérêts du film tient à cette manière de faire d’un drame personnel le point de départ d’une réflexion beaucoup plus vaste. Guédiguian ne se contente pas de raconter la souffrance d’une femme ni les étapes de sa reconstruction. Il s’interroge sur la société qui l’entoure, sur ses rapports de domination et sur les valeurs qui déterminent nos choix de vie. L’agression constitue le révélateur d’un univers professionnel où le pouvoir économique semble autoriser toutes les brutalités, tandis que la victime doit affronter les conséquences d’une violence dont elle n’est pas responsable. Derrière la réussite sociale de Juliette apparaît progressivement le vide d’une existence soumise aux exigences du rendement et de la réussite individuelle. Le cinéaste oppose à cette logique une autre conception de la vie, fondée sur l’attention aux autres, l’engagement et la solidarité. Le propos est clair, parfois même un peu appuyé, mais il possède une réelle force de conviction. Guédiguian croit profondément à la possibilité de changer de trajectoire, de se dégager des mécanismes qui nous enferment et de retrouver un sens à son existence. Pour Juliette, il s’agit plutôt d’inventer une autre manière de vivre.

L’un des intérêts du film tient à cette manière de faire d’un drame personnel le point de départ d’une réflexion beaucoup plus vaste

Comme souvent chez le cinéaste, Marseille est bien davantage qu’un décor. La ville, ses quartiers et ses contrastes sociaux forment le véritable paysage moral du récit. Le retour de Juliette vers ses origines et vers un milieu dont elle s’était éloignée contribue à donner au film sa dimension sociale. La réussite professionnelle n’a pas effacé les liens familiaux ni les héritages du passé. En retrouvant cet univers, l’héroïne découvre d’autres formes de richesse, moins visibles mais peut-être plus essentielles : la disponibilité, l’entraide et la capacité à accueillir les fragilités d’autrui. Le film élargit également son propos aux traces de la colonisation et aux héritages familiaux qui continuent de peser sur le présent. Cette profondeur historique enrichit le récit, même si certaines pistes auraient peut-être parfois mérité d’être davantage développées.

Son interprétation donne de l’épaisseur à Juliette, elle parvient à faire sentir la fragilité de cette femme, son désarroi, mais aussi sa volonté de ne pas rester prisonnière du traumatisme.

Si le plaisir de retrouver les comédiens familiers du cinéaste demeure intact (Jean-Pierre Darroussin, Ariane Ascaride et Gérard Meylan) – on a le sentiment de retrouver des êtres dont on connaît les convictions, les contradictions – c’est surtout Marilou Aussilloux qui retient l’attention. Déjà remarquée en 2024 dans La Pie voleuse, elle porte ici le film avec une belle intensité. Son interprétation donne de l’épaisseur à Juliette, elle parvient à faire sentir la fragilité de cette femme, son désarroi, mais aussi sa volonté de ne pas rester prisonnière du traumatisme.

Le film reprend ainsi les convictions bien connues de son auteur : une volonté de défendre un cinéma engagé. Guédiguian préfère la solidarité à la résignation, le collectif au chacun pour soi. Toutefois, cette générosité s’accompagne parfois d’une tendance à surligner le sens des situations plutôt qu’à laisser les personnages le faire émerger naturellement. Certaines oppositions semblent alors trop nettement dessinées, et quelques développements donnent l’impression que le récit embrasse une multitude de sujets. Ces quelques réserves n’annulent cependant pas l’émotion (bien réelle) suscitée par le récit.

Ces quelques réserves n’annulent cependant pas l’émotion (bien réelle) suscitée par le récit.

Ce qui demeure, au terme de ces deux heures, c’est la conviction sincère qui anime le film. De la même manière, le parcours de Juliette devient une invitation à repenser notre rapport au monde. Avec Une femme aujourd’hui, Robert Guédiguian signe donc une œuvre généreuse et politique, d’une belle sincérité qui s’inscrit pleinement dans la continuité de son cinéma si précieux.

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RÉALISATEUR : Robert Guédiguian  
NATIONALITÉ : France, Italie
GENRE : Comédie dramatique
AVEC : Marilou Aussilloux, Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Grégoire Leprince-Ringuet, Gérard Meylan
DURÉE : 2h02
DISTRIBUTEUR : Diaphana Distribution
SORTIE LE 21 octobre 2026