A voix basse : entre France et Tunisie

Quelques années auparavant (c’était le temps du COVID, autant dire une éternité), on avait été particulièrement séduits par Une histoire d’amour et de désir, de Leyla Bouzid, film de clôture de la Semaine de la Critique en 2021, lors de la dernière sélection effectuée par Charles Tesson, délégué général historique et marquant de la Semaine. Ce film poursuivait le combat de Leyla Bouzid contre les conservatismes, initié dans A peine j’ouvre les yeux, son premier film salué par la critique. D’une grande sensualité et d’une belle pudeur des sentiments, Une histoire d’amour et de désir interrogeait sur les rapports (si l’on ose dire) entre puritanisme, littérature et jouissance. Autant dire que le troisième film de Leyla Bouzid était très attendu. Présenté à la Berlinale 2026, A voix basse confirme le talent de la réalisatrice franco-tunisienne, en abordant de front le tabou de l’homosexualité, poursuivie comme un délit en Tunisie.

De retour en Tunisie pour les funérailles de son oncle, Lilia retrouve une famille qui ignore tout de sa vie à Paris. Déterminée à éclaircir le mystère de cette mort soudaine, Lilia se retrouve confrontée aux secrets d’une maison où cohabitent trois générations de femmes. Revenue accompagnée de sa petite amie Alice (Marion Barbeau), cachée à l’hôtel, Lilia (Eya Bouteraa) ne sait si elle doit présenter celle-ci à sa famille…

Ce qui frappe d’emblée dans A voix basse, – c’était déjà le cas dans Une histoire d’amour et de désir -, c’est l’élégance profonde, discrète et sensuelle de la mise en scène.

Ce qui frappe d’emblée dans A voix basse, – c’était déjà le cas dans Une histoire d’amour et de désir -, c’est l’élégance profonde, discrète et sensuelle de la mise en scène. Pour signifier le retour du passé comme un refoulé longtemps réprimé, Leyla Bouzid procède à de savants décadrages, où dans le même plan, le personnage adulte côtoie sa version enfant qui discute avec ses petits camarades. Autre exemple : Lilia se dispute de manière animée avec sa compagne française Alice dans une cour. Elles ne se croient pas observées. Il suffit d’une rapide plongée sur la fin de leur conversation pour nous faire comprendre le contraire, sans que l’on détermine l’identité de l’observateur.

Le film assume de bout en bout sa double nature, à la fois française et tunisienne, cela en inscrivant de belle manière les titres et noms des membres de l’équipe de tournage en double version, à la fois en français et en tunisien. C’est encore plus sensible pendant le déroulement du film car la plupart des comédiens sont bilingues et commencent souvent une phrase en tunisien pour la finir en français, et inversement. Presque tous les dialogues sont écrits de cette manière, mélangeant de façon splendide le tunisien et le français, pour mieux exprimer la double culture dont Lilia est issue. Même si le procédé finit par devenir un peu appuyé, il n’en illustre pas moins cette fusion multiculturelle où vivent les personnages du film.

Pourtant en revenant dans son pays d’origine, à l’occasion de l’enterrement de son oncle, Lilia se confronte à un tabou, l’homosexualité, que la Tunisie et sa famille en miroir fidèle de son pays assument mal. Son oncle Daly était homosexuel, ce que les personnes de sa famille acceptaient difficilement, et ce qui renvoie Lilia à sa propre homosexualité qu’elle cache pourtant soigneusement à ses parents, en écartant délibérément Alice des visites qu’elle effectue. Si la réussite du film n’est pas aussi flagrante que celle d’Une histoire d’amour et de désir, c’est parce que A voix basse semble manquer au début de nerf et d’énergie, la plupart des échanges se faisant mezzo voce et l’enquête sur la mort de Daly progressant trop tranquillement sous le soleil de Tunisie.

Pourtant, dans la deuxième moitié du film, l’intrigue monte en tension, l’enquête progressant par accélérations subites et les conflits s’accumulant dans le couple formé par Lilia et Alice. De plus, le film est porté par une magnifique distribution féminine (Eya Bouteraa, Hiam Abaas, Marion Barbeau et Feriel Chammari). Le couple dysfonctionnel qui se trouve au centre du film met ainsi particulièrement bien en valeur Eya Bouteraa, fascinante et convaincante dans son dilemme moral, et Marion Barbeau (En corps de Cédric Klapisch), ici d’une rare cinégénie. Se passant en six jours et un épilogue, A voix basse se concluera de belle manière par une réconciliation des générations fondée sur un mensonge par omission, un futur symbolisé par le sourire d’un enfant.

3.5

RÉALISATRICE  : Leyla Bouzid 
NATIONALITÉ : française, tunisienne
GENRE : drame
AVEC : Eya Bouteraa, Hiam Abaas, Marion Barbeau et Feriel Chammari
DURÉE : 1h53
DISTRIBUTEUR : Memento
SORTIE LE 22 avril 2026