Le cinéma thaïlandais nous réserve assez souvent son lot de surprises. Ce premier long-métrage du réalisateur Ratchapoom Boonbunchacoke, après un court-métrage réalisé en 2020, est incontestablement ce que l’on a vu de plus original et de plus enthousiasmant sur la Croisette cette année. Le jury de la Semaine de la Critique ne s’y est pas trompé en lui attribuant son Grand Prix. Avec en prime, la découverte d’un cinéaste à suivre dorénavant de près.
Après la mort tragique de Nat, victime de pollution à la poussière, March sombre dans le deuil. Mais son quotidien bascule lorsqu’il découvre que l’esprit de sa femme s’est réincarné dans un aspirateur. Bien qu’absurde, leur lien renaît, plus fort que jamais — mais loin de faire l’unanimité. Sa famille, déjà hantée par un ancien accident d’ouvrier, rejette cette relation surnaturelle. Tentant de les convaincre de leur amour, Nat se propose de nettoyer l’usine pour prouver qu’elle est un fantôme utile, quitte à faire le ménage parmi les âmes errantes…
Force est de constater que la Thaïlande est une terre féconde en matière de cinéma : Fantôme utile le prouve de la plus belle des manières.
De cette contrée, on connaissait le nom d’Apichatpong Weerasethakul , dont les longs métrages ont enchanté bon nombre de cinéphiles, de Tropical Malady à Memoria en passant par Oncle Boonmee, Palme d’or à Cannes en 2010. Force est de constater que la Thaïlande est une terre féconde en matière de cinéma : Fantôme utile le prouve de la plus belle des manières. Empruntant clairement un chemin balisé (le film asiatique de fantômes), Boonbunchacoke livre une œuvre jubilatoire, remarquablement écrite et mise en scène. En effet, le scénario, proposant plusieurs niveaux de lecture, s’inspire de mythes et de vieilles légendes locales. Débutant comme un film fantastique parodique et se terminant comme une fable politique puissante et inspirée, cette histoire gigogne ne perd pourtant jamais son spectateur, intrigué et fasciné pendant plus de deux heures par autant d’audace (à la fois dans la forme mais également dans le fond). Il faut bien l’avouer : à l’écran, ce récit d’un jeune héritier dépressif après la mort de son épouse et redécouvrant le goût à la vie grâce à un aspirateur dans lequel s’est réincarnée sa femme décédée intrigue d’abord, puis séduit. Plus jamais, ce simple appareil ménager, si familier, ne sera vu de la même façon. Il faut dire que le réalisateur ose des plans qui, a priori, ne peuvent pas passer : pour mettre en scène cette romance peu banale, il n’hésite pas, par exemple, à montrer l’objet en question dans le lit du jeune homme ou encore une caresse extrêmement sensuelle (on vous le garantit !) d’un téton par un embout muni d’une brosse. Ce qui peut aisément provoquer des éclats de rire ou une certaine gêne (selon le degré de réception du film).
Empruntant clairement un chemin balisé (le film asiatique de fantômes), Boonbunchacoke livre une œuvre jubilatoire, remarquablement écrite et mise en scène.
L’une des grandes forces de Fantôme utile réside aussi dans le mélange des genres et les ruptures de ton constantes. Si le début évoque avec habileté les trucages à l’ancienne, comme dans la représentation du spectre de l’usine, avec quelques passages d’une belle poésie (l’apparition du fantôme de Nat évoque largement celle de Kim Novak dans Vertigo d’Alfred Hitchcock), le tournant que prend le long métrage par la suite en fait tout le prix, quittant l’histoire d’amour d’outre-tombe pour devenir bien plus politique, dans une sorte de radiographie des maux de la Thaïlande contemporaine (de la pollution à l’origine du décès de l’héroïne aux disparitions politiques). Déjà, dans la première partie, des graines avaient été semées : l’esprit d’un ouvrier de l’usine familiale venait ainsi hanter l’usine accusant ses employeurs d’être responsables de sa mort. Exploitation des hommes et violation des droits du travail par un capitalisme qui néglige l’aspect environnemental et s’accommode parfaitement des traditions et de la religion, peu ouvertes à l’évolution des mœurs, tant que celles-ci maintiennent un certain ordre établi.
De manière subtile et peu prévisible, il devient une œuvre ample sur la mémoire collective et sur la nécessité de sa transmission
Fantôme utile évoque alors les fantômes de l’histoire du pays (dans lequel 13 coups d’État ont été réussis depuis 1932). Le gouvernement en place souhaite utiliser les pouvoirs de cette femme-fantôme pour éliminer tous les esprits qui hantent les rêves des Thaïlandais. Pour ce faire, Boonbunchacoke convoque le souvenir d’événements dramatiques, les manifestations politiques et sociales ayant secoué la Thaïlande en 2010. Les fantômes en colère que l’on va croiser souhaitent ne pas être oubliés et, surtout, demandent des comptes voire décident de se venger de leurs bourreaux (dans un dernier acte jubilatoire et revendicatif rappelant la violence graphique d’un Park Chan-Wook ou d’un Tarantino). De manière subtile et peu prévisible, il devient une œuvre ample sur la mémoire collective et sur la nécessité de sa transmission (une thématique qui n’est pas sans rappeler, dans un registre différent, mais tout aussi audacieux, le dernier long métrage de Kleber Mendonça Filho, L’Agent secret). La construction du film elle-même en flash-back (l’histoire d’un réparateur d’aspirateurs intervenant auprès d’un lady boy toussant la nuit dans son appartement et qui devient narrateur) témoigne de la grande richesse scénaristique de Fantôme utile.
Porté par une mise en scène inventive, un montage remarquable et un sens esthétique indéniable, Fantôme utile s’inscrit dans la tradition d’un genre souvent exploité en Asie tout en s’en démarquant volontairement notamment par un humour décalé. En somme, un film OVNI « stupide et sérieux » avec « une élégante perversité », pour reprendre les mots-mêmes du cinéaste, qu’il est urgent de découvrir.
RÉALISATEUR : Ratchapoom Boonbunchachoke
NATIONALITÉ : Thaïlande, France, Singapour, Allemagne
GENRE : Drame, fantastique
AVEC : Mai Davika Hoorne, Witsarut Himmarat, Apasiri Nitibhon
DURÉE : 2h10
DISTRIBUTEUR : JHR Films
SORTIE LE 27 août 2025 (en DVD le 17 février 2026)


